07 juin 2009
BHUVANESVARI, PETITE PHOTOGRAPHE D'UN JOUR
Certaines rencontres passagères marquent parfois plus les esprits que des gens qu'on côtoie régulièrement pendant plusieurs années. Des rencontres d'une intensité inouïe, à la force émotionnelle immense. Bhuvanesvari est l'une de ces rencontres. Ce nom quasi-imprononçable est celui d'une petite fille de 10 ans, qui vit dans une ville au nom tout aussi compliqué, Thiruvannamalai.
Thiruvannamalai est un centre de pèlerinage important dans l'État du Tamil Nadu, avec son temple grandiose, dominé par une colline où avait médité un prestigieux gourou. Visiter les deux grottes mystiques de ce dernier n'était pas notre intérêt principal en amorçant la montée. Nous étions
surtout guidés par l'envie de s'éloigner un peu du brouhaha général et de profiter d'une vue panoramique sur les environs. Quelques dizaines de mètres après avoir quitté la rue qui bordait le temple, au milieu des modestes maisons, une petite fille s'est approchée. À première vue rien d'exceptionnel : nous avions l'habitude d'être soit une curiosité furtive soit un porte-monnaie ambulant ! Mais, je ne sais pourquoi, j'ai ressenti instantanément quelque chose de différent. Ce n'était pourtant pas le premier sourire qui brillait devant nos yeux de touristes. Mais quels yeux pétillants...
Sa grand-mère l'avait appelée pour qu'elle nous guide vers les grottes. Il y avait forcément un intérêt financier derrière tout ça mais les yeux de Bhuvanesvari semblaient dire autre chose. Était-elle vraiment animée d'une joie réelle de nous tenir compagnie ou avait-elle une extraordinaire capacité d'hypnotiser des touristes pourtant habitués aux diverses sollicitations des Indiens ? Aurélie est restée plus méfiante que moi dès le départ. Peut-être ai-je été trop naïf mais j'ai voulu croire en la sincérité du sourire de Bhuvanesvari, laisser de côté un instant ma vigilance et mes doutes, donner une chance à de vrais rapports humains entre locaux et étrangers de passage (chose difficile dans ce pays).
Bhuvanesvari a pris la main d'Aurélie, et l'a entraînée dans la pente. Plus tard, c'était dans ma main que se lovaient ses petits doigts et sa paume à la peau sèche. Tout au long du chemin, elle n'a cessé de nous sourire et d'ouvrir d'immenses yeux qui nous dévoraient du regard. Et elle a voulu aussi porter mon appareil photo, ce qui fut pour moins l'indice ultime du magnétisme que la fillette exerçait sur moi puisque j'ai de grandes réticences à confier mon appareil à quelqu'un... et pourtant je lui ai mis la sangle en bandoulière autour de son cou. Elle gravissait les marches à mes côtés, avec un air extraordinairement fier (surtout lorsqu'elle croisait d'autres Indiens de son quartier),
les mains posées avec grande précaution sur l'appareil pour le protéger, lui jetant parfois un petit coup d'œil comme pour admirer l'objet qu'elle avait le privilège de porter, me fixant ensuite dans le fond de mes yeux avec son sourire inaltérable.
À chaque étape du périple, elle semblait prendre un immense plaisir à nous montrer des détails, à nous mettre des fleurs dans les cheveux ou à apposer un tilak sur nos fronts... Et vint le moment où je lui ai laissé nous prendre en photo, puis donné quelques conseils (elle parlait un peu anglais).
Elle se montrait très attentive et curieuse, et faisait même preuve d'un étonnant sens du cadre pour une néophyte ! J'avais l'impression de la rendre heureuse, de lui permettre quelque chose dont elle n'aurait peut-être même pas osé rêver. Et mon imagination voyageait, je devinais chez elle monter une passion fulgurante pour la photographie, je lui inventais secrètement un avenir hors du commun, la comparant au personnage du film brésilien La Cité de Dieu, inspirée de l'histoire vraie d'un gamin des bidonvilles de Rio devenu photojournaliste. Bref, mon esprit divaguait, probablement, mais cette rencontre me paraissait de plus en plus forte et émouvante, et je m'attendrissait de plus en plus sur cette petite Indienne...
Mais la descente allait provoquer une lourde chute à cette histoire. Nous retrouvâmes son père, que nous avions rapidement croisé à l'aller. Il semblait ravi de voir sa fille s'épanouir et s'amuser avec nous. Il apparaissait comme quelqu'un d'accueillant, qui nous encourageait à suivre sa fille pour un thé dans sa petit maison.. mais cela cachait bel et bien un intérêt financier puisqu'il en vint à nous parler de supposés déboires de sa fragile maison (une grosse branche tombée sur le toit) et de son besoin de soutien, lui qui avait pourtant un téléphone portable flambant neuf. L
a méfiance d'Aurélie se confirmait donc. J'avais voulu ne pas y croire mais elle avait malheureusement raison. Affreusement raison.
Le père ordonna sa fille de nous conduire chez lui. Elle me repris la main dans la descente, jusqu'à la cour de son foyer. Son sourire était toujours là, mais devenu plus troublant que fascinant - cachait-il la joie de nous faire rentrer chez elle ou la satisfaction d'avoir réussi ce que son père et sa grand-mère lui avaient demandé de faire ? Arrivés devant la modeste demeure, nous coupâmes court à ce moment passé avec elle.
Aurélie lui donna quelques bonbons que nous avions dans nos poches (chose que nous n'avions d'ailleurs pas l'habitude de faire, justement pour ne pas encourager les comportements mendiants...). Le visage de Bhuvanesvari sembla se décomposer. Son sourire s'envola en une fraction de seconde, brisé. J'y voyais (et y vois encore) une immense déception. Mais de quelle nature ? Était-ce dû au fait qu'elle avait failli à sa mission et qu'elle redoutait la réaction de son père ? Ou était-ce parce que c'était, aussi pour elle, la fin d'une belle rencontre ? Où étaient la part d'illusion et la part de réel dans son visage et dans ce qui nous avait temporairement liés ?
J'ai toujours le cœur noué en repensant à elle. Doublement noué et troublé. Noué par le souvenir indélébile de ce sourire évaporé, et par ces yeux pétillants dont je n'arrive pas à savoir s'ils étaient sincères. Troublé par les questions que cet épisode a provoquées. Sommes-nous en droit d'être déçus, nous les touristes privilégiés ? Malgré l'exagération des propos alarmistes du père (je rappelle le portable...), n'est-ce pas légitime, dans la situation très modeste de sa famille, de réagir comme il l'a fait ? D'ailleurs, un mois après, il nous a envoyé un mail pour nous demander de lui envoyer de l'argent via Western Union ! Plus qu'un simple mail, c'était une feuille scannée, sans doute écrite par sa fille à sa demande. Définitivement perturbant...
06 juin 2009
LE CLAN DES SEPT EN OUZBÉKISTAN
L'énigme était simple pour cet épisode inédit des aventures créées par Enid Blyton : comment déplacer le clan des 7 à travers l'Ouzbékistan ? Dans le rôle de Pierre et Jeannette, Aurélie et moi devions mener la troupe. Pas de chien Moustique pour nous accompagner (pas de moustiques tout court d'ailleurs) mais mes parents (Dodo et Marc), ma soeur (Alex), la sœur d'Aurélie (Hélo) et notre fidèle Evelyne. Pas moins de 7 Français donc, pour découvrir (ou redécouvrir) quelques joyaux de ce pays. Notre mission était de caser le maximum (ou plutôt l'optimum) en moins de 9 jours.
Première étape, inéluctable : la capitale Tachkent, où tout a commencé par un thermomètre sous le bras imposé par des infirmières ouzbèques pour déceler une éventuelle grippe "porcine". Parmi les premières impressions : oulala, la conduite, elle est sportive... et pourtant y a bien pire que ces premiers taxis ! Et nos 5 zigotos de trouver qu'on a un niveau de russe exceptionnel : qu'est-ce qu'on peut épater avec deux-trois bricoles et du parler "petit nègre" ! Premiers défis : gérer le décalage du voyage (pas un décalage horaire insurmontable mais une halte relativement longue à Istanbul et une arrivée de très bonne heure) et répartir tout ce beau monde dans deux appartements, ainsi que les bagages - en partie pleines de réjouissances pour les expatriés que nous sommes (journaux français, bouffe franchouillarde, éléments de technologie manquante...). Alors, sieste ou pas sieste ? Allez, sieste... Puis c'est parti mon quiqui, on fait un détour par la gare pour les trains des jours prochains, on visite notre quartier et l'école et hop ! Direction Chorsu, le bazar et sa coupole bleue. Premiers contacts avec la population locale et déjà premières affaires. Comment ça c'est pas cher, maman ?
Il faut bien négocier quand même, c'est une question de culture et d'habitude, même pour quelques pauvres soums ! Ah la la, ces touristes, j'te jure, ils seraient prêts à acheter un bracelet à 1 euro... Bon c'est pas tout mais on a aussi mon maître-potier Alisher à qui rendre visite puis faire un tour dans le centre vers Mustaqillik. Allez zou !
Deuxième jour, en avant Samarcande (et non Guingamp) via la voie ferrée. Un petit aperçu de la richesse cinématographique ouzbèke grâce à l'écran installé dans le wagon : "Advoktlar", une histoire d'avocats qui voient leurs magouilles de jeunesse leur revenir dans les dents, bref une histoire apparemment passionnante avec un jeu subtil et montage d'une finesse rare (ironie évidemment). Arrivée à Samarcande, notre troupe est fascinée par les monuments grandioses. Même avec la déception de les voir noyés dans une ville plutôt bruyante et partiellement soviétisée... et même si Hélo en a déjà marre du bleu.
Pour éviter l'overdose de médersas, mosquées et autres mausolées, rien de tel que d'aménager des pauses villageoises. Sur suggestion d'Aurélie, nous voilà donc sur les hauteurs d'Urgut, à ne plus savoir où donner du "assalam aleïkoum"
tant la troupe semble être la curiosité du jour pour les locaux, l'activité qui rompt la monotonie de leur routine. C'est bien une des choses les plus revigorantes dans ce pays : constater que la curiosité est des deux bords, que la rencontre devient une réjouissance pour les visiteurs comme pour les visités, que l'on est toujours la bête curieuse de quelqu'un. Revers de la médaille : pas moyen d'être tranquille ! Et lorsqu'on décide de monter un peu plus dans la montagne et de traverser les champs, voilà que surgissent de toutes parts, en bas dans la vallée, des têtes qui nous regardent, des voix qui nous hèlent et des bras qui s'agitent pour nous indiquer où descendre. Pour eux, nous ne pouvons qu'être perdus, évidemment, qui aurait intérêt à se promener là-haut?...
La pause villageoise est salutaire et le lendemain recommence l'exploration des merveilles historiques : Boukhara. Notre préférence à nous, Aurélie et moi, semble devenir aussi la préférence de notre clan. S'ils n'ont pas eu la joie de se perdre dans les méandres de la vieille ville (c'est l'inconvénient de se laisser guider par ceux qui connaissent un lieu...), et malgré les côtés attrape-touristes que sont toutes les échoppes et leurs vendeurs-sangsues, ils sont charmés par l'atmosphère beaucoup plus vivante et authentique que les villes précédentes et leurs malheureuses séquelles de l'histoire (notamment sismique et soviétique). Déambuler, c'est ce qu'il y a de mieux à faire dans Boukhara et à sept, on le fait très bien.
Quand on est en manque de sensations fortes, il suffit de grimper sur le château d'eau en face de l'Ark, cette structure métallique dont on se surprend à gravir les marches au-dessus du vide. Et pour se remettre de ses émotions, rien de tel qu'un petit thé ou un repas au bord du Liab-i-Khaouz. Repas... Comment ne pas mentionner l'extraordinaire chance que nous avons eu durant tout le voyage : tomber généralement sur ce qui peut se faire de mieux dans la gastronomie ouzbèque... mais malgré cela la trouver monotone et peu enthousiasmante. Qu'est-ce que nous pouvons être chiants, nous Français, avec notre complexe de supériorité gastronomique !
Pour l'étape suivante, nos talents de négociateurs ont embarqué toute la clique à bord d'un mini-bus rien que pour nous. Direction Khiva, entre décontraction (on a de la place...) et
stress (slalom entre les trous à toute berzingue, un grand classique de la conduite ouzbèque). Arrivé à Khiva, que faire ? Se reposer d'abord. Profiter un peu de quelques vues de Khiva le soir (mais pas trop car l'orage s'en mêle). Visiter plutôt le lendemain. Pas seulement visiter d'ailleurs : passer des heures à choisir des suzanis et autres souvenirs, faire les pitres avec les splendides colonnes de la mosquée Juma (quel respect du lieu !), se demander quelle robe de mariée kitsch à paillettes ferait le plus d'effet en France...
Le jour suivant, c'est voyage dans le temps parmi les ruines : ces fameuses citadelles du désert dont on vous avait déjà dit des nouvelles. L'occasion aussi de traverser l'Amou Daria à pied sur le pont flottant fait de barges rouillées. L'occasion aussi de prendre un repas sous une yourte au pied de l'Ayaz-Kala (citadelle que nous n'avions d'ailleurs pas visitée lors de notre première visite). L'occasion ensuite, puisqu'on arrivait plus tôt que prévu à l'aéroport d'Ourguentch, de se renseigner pour un éventuel vol antérieur à celui que nous avions réservé. Après tout, on aurait pu mieux profiter de la soirée à Tachkent plutôt que de poireauter à l'aéroport ! Peine perdue, pas d'avion plus tôt que 21h (et comme on est seuls dans l'aéroport, on prend nos aises, à boire un café en chaussettes!).
Pire, l'avion est en retard. Pire de chez pire, l'avion au départ de Tachkent est finalement annulé, officiellement pour cause d'orage intense. Pire du pire du pire, il faut passer la nuit à Ourguentch (une ville aussi palpitante que Givors par temps de brouillard). Pirissime, notre ami Umid et sa famille nous attendent le lendemain dans leur village de Soukok, dans les montagnes autour de Tachkent, et on n'a aucun moyen de le prévenir de notre retard (l'avion du lendemain arrivant en fin de matinée).
Toujours est-il qu'on a tout de même pu y aller, à Soukok. Et avec 2 bonnes heures de retard. Mais l'Ouzbek est patient, surtout s'il s'agit de notre immense Umid (immense par la taille et par le cœur). L'accueil est irréprochable, comme d'habitude. La petite Faranghiz est très éveillée et regarde cette bande d'étrangers avec de grands yeux curieux, mais pleure quand elle croise le regard de mon père - elle aurait donc compris que c'est le méchant docteur qui fait des piqûres ? Et pendant que les femmes s'agitent à préparer le traditionnel plov en notre honneur (honnêtement un des meilleurs qu'on ait goûtés en 8 mois dans ce pays), Umid nous mène un peu sur les hauteurs. Ce ciel, d'un bleu profond, et ces montagnes aux sommets enneigés. Quel spectacle fabuleux. Simple, pourtant, mais fabuleux. Reposant aussi après cet intense voyage à 7.
Le soir, 5 s'envolent et 2 restent. Comme si l'émotion des départs ne suffisait pas, il a fallu une péripétie supplémentaire, une peur au ventre : avec nos 165 kilos de bagages (puisque nos 5 en profitent pour nous ramener en France une partie de ce qu'on a accumulé...), obligés de prendre 3 taxis pour rejoindre l'aéroport. Or seuls Aurélie et moi parlons russe. Dodo et Evelyne se retrouvent dans le seul taxi sans russophone, avec les passeports de tous et seulement les 4000 soums nécessaires pour rejoindre le terminal. Comble de la malchance, c'est à elles qu'arrive ce qu'on avait fini par ne presque plus redouter à force de s'habituer aux conditions locales : un accident ! Leur taxi a voulu suivre celui d'Aurélie (ou faire la course ?) et a pris un virage trop rapidement, tombant donc dans une de ces nombreuses canalisations ouvertes qui bordent les routes ouzbèkes.
5 d'entre nous sommes à l'aéroport, de plus en plus inquiets de ne pas les voir. Elles, malgré le choc (plus de peur que de mal), malgré ce con de chauffeur qui ne s'inquiète que de sa voiture et a le culot de demander le paiement d'une partie de la course, malgré leurs notions inexistantes de russe, elles, donc, finissent par se faire emmener par un autre taxi. Soulagement général. Et les larmes sont là, évidemment. Des larmes post-angoisse et des larmes pré-départ. Mais il y a aussi, là-dessous, de la joie d'avoir passé ces 9 jours à 7. L'aventure finit bien et d'autres nous attendent...
23 mai 2009
LE JEU DES DIFFÉRENCES
En attendant les prochains textes (deux sont en préparation - un sur l'Inde, un sur l'Ouzbékistan), je vous propose de patienter avec un petit jeu des différences puisque notre ascenseur a subi quelques... comment qualifier ça? Même le mot "retouches" serait exagéré... Je vous laisse donc admirer et constater par vous-mêmes l'ampleur des rénovations (je précise quand même que l'ancienne version est celle proposée en premier).
(à propos j'en profite pour souligner - juste au cas où - qu'il est possible d'agrandir les photos présentes dans les textes en y cliquant dessus...)
15 avril 2009
NOS AMIS LES ANIMAUX...
Après une longue absence sur le blog, je me suis dit qu'un petit message sans prétention serait un bon moyen de me remettre petit à petit à l'alimentation de ce blog. Pour (re-)commencer donc, rien de tel que de vous conter modestement la suite de nous aventures avec les animaux, suite au cheval qui a renversé Aurélie dans une station de ski et au chien qui m'a mordu avant un match de football.
Pour notre deuxième voyage en Inde (qui commence déjà à dater, vu mon retard !), on a été servis... Le principal moment d'émotion reste un trajet en bateau dans les backwaters (des canaux qui sillonnent l'intérieur du Kerala, non loin du littoral), lors d'une belle soirée. Le soleil se couchait progressivement, nous offrant un paysage magnifique d'ombres et de silhouettes alors que les villageois se baignaient et se lavaient sur le rivage. Bref, tout semblait splendide et nous profitions de l'avant de notre embarcation de bois... quand arriva un premier cafard. Un seul nous aurait déjà suffit à nous dégoûter mais c'était sans compter sur ses amis qui semblaient surgir de toutes parts. "Ce n'est pas la petite qui va manger la grosse", dit-on généralement.
Certes, mais ces bêtes-là ont quelque chose d'irrémédiablement répugnant. J'avais beau me forcer à penser aux rares cafards de fiction sympathiques que je connaisse (celui qui accompagne Wall-E dans le film éponyme de Pixar, ou ceux qui chantent en chœur dans l'hilarant Bienvenue chez Joe, comédie trop méconnue), je ne parvenais pas à me réjouir de la présence de ces cafards-là. Le pire, c'est qu'ils commençait à grimper dans le sac d'Aurélie, ayant repéré un paquet de pain de mie pourtant hermétiquement fermé ! On a donc secoué le sac, laissé le paquet de pain de mie par terre à l'avant du bateau, en guise de rançon contre notre tranquilité, et on s'est réfugié quelques sièges plus loin. Quelques jours plus tard, un cousin de ces compagnons de voyage nous rendait visite dans une chambre d'hôtel où l'on avait déjà eu quelques problème de fourmilière sous un matelas...
Mais le plus original était à venir : dans une rue de l'ancien comptoir portugais de Fort-Cochin, nous avions eu l'agréable privilège d'assister plusieurs fois au charmant spectacle de l'évolution d'un cadavre de rat, qui se décharnait de plus en plus au fil des passages des véhicules. Jusqu'au jour où... un corbeau a eu la bonne idée d'emporter le pauvre animal dans son bec et de le lâcher quelques centaines de mètres plus loin aux pieds d'Aurélie, la manquant de peu !
Ailleurs, nous aurions plutôt souhaité les voir, les animaux, au lieu de les fuir. Mais, dans le parc naturel où on nous promettait d'apercevoir des éléphants si on était chanceux, on s'est contenté de visions lointaines de sangliers, singes et autres "écureuils géants" (qui nous paraissaient évidemment minuscules). Histoire de nous rattraper, nous avons par la suite visité un zoo, dans lequel il convient de noter qu'un rhinocéros nous a tourné le dos pour nous offrir la magnifique vue de son popotin en train d'uriner. Les animaux s'étaient donc sûrement passé le mot pour continuer de nous embêter à l'instar de leurs collègues ouzbeks.
21 février 2009
L'AFRIQUE DU SUD S'ÉLOIGNE DE L'OUZBÉKISTAN !
Les sports de combat sont sans doute les sports dans lesquels les sportifs ouzbeks réussissent le plus à haut niveau: 4 de leurs 6 médailles aux JO de Pékin ont été obtenues par des lutteurs ou judokas, il existe même une forme de lutte traditionnelle originaire du pays (le kourach) et on pourrait presque inclure aussi les bouzkachis (une sorte de polo rudimentaire avec carcasse de mouton ou de veau!) dans les sports de combat... Mais l'un des sports les plus populaires dans le pays est d'une originalité très ouzbèke: le football ! Il faut dire que le pays est le 6ème meilleur pays d'Asie au classement de la FIFA, soit une 72ème place mondiale actuelle (sur 207 équipes), c'est dire le niveau !
Toujours est-il que l'équipe nationale, grâce à des résultats prometteurs les années précédentes, pouvait prétendre à jouer les trouble-fête dans leur groupe de qualification pour la Coupe du monde de 2010 (qui se déroulera en Afrique du Sud), malgré la présence de deux poids lourds de la zone : le Japon... et l'Australie, dont la présence en Asie est bien plus contestable que celle de la Turquie en Europe mais il va falloir s'y faire, la FIFA en a décidé ainsi. Mais c'était sans compter sur les équipes du Qatar et du Bahreïn, ces puissances footballistiques qui feraient à peine trembler un club de Ligue 2 française...
Un mercredi après-midi de février,
Tachkent accueille justement le Bahreïn pour l'un de ces matches à grand enjeu, l'un de ces moments forts de l'histoire du sport. Évidemment, évènement exceptionnel oblige, il faut se permettre un sacrifice financier pour s'offrir le privilège de vivre cela dans le stade : entre 2500 et 3500 soums (ce qui, je le rappelle pour ceux qui n'ont pas le taux de change en tête, vaut entre 1,25 et 1,75 euros). Autant dire qu'avec ce tarif exorbitant, le stade n'est pas tout à fait plein ! Il n'en faut donc pas moins pour permettre à cinq Français de se noyer dans la foule, approchant sans doute le nombre faramineux des supporters bahreïnis qui ont fait le déplacement.
L'arrivée au stade Pakhtakor fait parti du spectacle tant c'est fabuleux de voir tous ces Ouzbeks réunis, avec cette attention toute particulière dans le costume : ici, les couleurs nationales sont celles que l'on porte tous les jours, le noir et le marron avant tout, pas trop de folies dans les couleurs ! T
rès pratique, on imagine, pour retrouver quelqu'un dans la foule - il suffit d'indiquer qu'on est habillé pareil que les autres et on est sûr de profiter du match sans ses amis... Ceci dit, il y a bien quelques "ultras", quelques originaux avec des drapeaux, des écharpes et des bandeaux sur la tête, et même deux instruments de musique en guise de cornes de brume. Et puis il y a ces supporters étranges : des hommes en tenues vertes et képis, avec des matraques et des chiens. Des supporters étranges mais très nombreux !
Après avoir acheté nos billets dans un guichet en forme de boule de Noël bleue, on se dirige vers les grilles, nos précieux sésames à la main. On y trouve un amas d'une cinquantaine de spectateurs ouzbeks se bousculant et criant (il faut préciser que les Ouzbeks savent encore moins respecter les files d'attente que les Français...),
spectateurs que les supporters à képi font passer au compte-goutte. Pas le choix: obligés de passer par cette marée humaine et tumultueuse et de se faire compresser. On essaie sur la gauche. Un chien passe près de nous, l'air excité mais une muselière au museau. La grille s'entrouvre, les spectateurs s'engouffrent tels un torrent entre deux rochers serrés : on risque l'inondation ! Les supporters en képi ne trouvent alors rien de mieux à faire que de braquer leurs matraques au-dessus de leurs têtes au lieu d'ouvrir la grille en grand. Fort
heureusement, les matraques sont du côté droit, on a bien fait de passer sur la gauche. La grille se referme, ça gueule de partout (y compris chez les supporters à képi), puis la grille s'entrouve à nouveau et c'est le même scénario. Les supporters à képi qui se trouvent près de nous semblent quand même comprendre qu'on n'est pas du coin et on franchit enfin la grille sans trop d'encombres, grille qui se referme derrière nous évidemment ! Tout semble plus calme de l'autre côté et on se relâche. Je suis donc vulnérable pour cet autre chien excité mais sans muselière, qui me saute dessus et me mord le bras. Je n'ai pas le temps d'avoir peur que l'incident est déjà clos : le supporter à képi a tiré sur la laisse et tourne la tête comme si de rien n'était,
je regarde mon bras et vois du sang sur mon blouson mais ce n'est pas le mien (celui d'un autre spectateur qui n'avait pas la chance d'avoir un gros blouson?). Mon bras est douloureux mais le blouson est intact donc rien de grave. Quatre jours après le cheval qui a renversé Aurélie, les animaux continuent de s'acharner sur nous...
Enfin, voilà le stade Pakhtakor ("ramasseur de coton" en ouzbek), celui d'un des principaux clubs du pays. Pas d'architecture imposante puisqu'il est creusé dans le sol (peut-être une technique antisismique?). On y entre donc par le haut. Les supporters à képi sont encore plus nombreux qu'à l'extérieur, postés aux premiers et derniers rangs ainsi que dans les escaliers. Des lignes de vert foncé se dessinent ainsi, discrètement, dans la masse sombre des gradins. Le stade est plutôt calme, hormis un pan de tribune où est réuni l'essentiel des spectateurs à drapeaux et écharpes, d'où finit par partir une ola.
Les femmes sont rares : à part la vendeuses de pop-corn, on n'en aperçoit que trois parmi les spectateurs, cinq si on compte Aurélie et Frédérique.
Après les hymnes nationaux, le match peut enfin commencer. Les locaux sont en blanc, les visiteurs en rouge. Le niveau global est brouillon et la première mi-temps est relativement ennuyeuse, à part la bonne humeur que provoque la vision des joueurs qui tentent des prouesses qu'ils ne maîtrisent pas ! La deuxième mi-temps est un peu plus mouvementée. Les rouges s'approchent très rarement des cages ouzbèkes mais les blancs ont plus d'occasions. Pourtant, les joueurs ouzbeks ratent l'immanquable à de nombreuses reprises.
On s'achemine progressivement vers un décevant score vierge quand survient la catastrophe : un coup franc bahreïni bien placé donne la victoire au petit royaume du Golfe dans la dernière minute des arrêts de jeu. On craint les débordements malgré la présence des supporters à képi mais tout reste calme (juste un petit fumigène près de la tribune des "ultras").
De nombreux supporters prennent même le destin de leur équipe avec le sourire, se contentant de manifester leur déception en réduisant leurs billets à l'état de confettis, ce qui donne paradoxalement une vague et furtive ambiance de fête à cette fin de match. La sortie du stade se passe sans encombre (de nombreux spectateurs sont déjà partis durant les dix dernières minutes du match!). Pas de chien sans muselière à l'horizon, grilles ouvertes entièrement, supporters très calmes (abattus?). L'Ouzbékistan peut dire adieu à l'Afrique du Sud après cette troisième défaite en quatre matches dans leur groupe...
Ce n'est que plus tard que je prends connaissance du risque réel d'émeute qu'il y avait pendant ce match (et peut-être la raison du nombre démesuré des supporters à képi). L'Ouzbékistan avait déjà perdu contre le Bahreïn lors des premiers quarts de finale de son histoire en Coupe d'Asie des nations en 2004 et, surtout, lors des qualifications pour la Coupe du monde 2006, qui avaient provoqué quelques débordements. Le Bahreïn avait en effet empêché l'Ouzbékistan d'atteindre le match de barrage, à la suite d'une rencontre que l'Ouzbékistan avait gagnée mais qui avait été injustement rejouée pour cause de problèmes d'arbitrage. Le Bahreïn serait-il maudit pour l'Ouzbékistan ?







































