Les grandes symphonies commencent par une ouverture, à la fois grandiose et simple, comme un avant-goût du chef-d'œuvre à venir. Alors pourquoi n'y aurait-il pas une ouverture à notre grande aventure? Bon, côté grandiose, il faudra sans doute attendre – le talent et l'inspiration, ça ne vient pas comme ça en claquant des doigts! Mais côté simple, je devrais pouvoir y arriver tout de suite.

Notre aventure, disais-je... Est-ce vraiment une aventure? Est-ce si original? Jouons un peu les modestes. Depuis que l'école française de Tachkent dans laquelle nous allons officier a été reconnue par l'Éducation nationale de notre cher pays (c'était en 2001), j'estime, d'après des calculs redoutablement réfléchis dont je garderais le secret, qu'au moins 100 personnes ont vécu ce qu'on s'apprête à vivre. Sur la même période, on peut peut-être multiplier par au moins 5 pour avoir le total de Français partis travailler chez les Ouzbeks dans un autre domaine que l'enseignement. Rapporté au coefficient de probabilité sur mon pifomètre, ça nous donne une fourchette entre 500 et 1000 Franchouillards bien de chez nous qui nous ont précédé. Soit, quelque chose comme 0,0015% de notre population hexagonale. Sans compter les touristes, qui restent de toute façon encore marginaux pour cette destination – et puis bon c’est de la triche puisqu’ils ne font que passer. Bref, je pédale dans la semoule (va-t-on en manger là-bas?) mais en gros, je pense qu'on peut confirmer qu'il n'y a pas eu une foule de prédécesseurs à qui on emboîte le pas.

Mais finalement, le plus grand indice de l’originalité de notre destination ne tient pas dans des chiffres mais dans les réactions de celles et ceux à qui on a annoncé la nouvelle (dont, sans doute, vous chers lecteurs !). Petit florilège…

« Mais quelle idée ? » a-t-on souvent entendu, avec une tonalité souvent hésitante (c’est une blague ? ils ont été forcés ?). « Euh… c’est où ? » nous a-t-on régulièrement demandé – sans parler de ceux qui n’ont sans doute pas osé poser la question. Évidemment, nombreuses ont été les inquiétudes quand on informait que c’était près de l’Afghanistan. « Ce n’est pas dangereux ? », ce à quoi je prenais parfois un malin plaisir à répondre « mais non, il n’y a pas eu d’attentats depuis 2005… tout comme à Londres ! » Si ça peut aussi en rassurer certain(e)s, sachez que la peine de mort a été abolie en janvier 2008, c’est déjà un risque en moins !

Pour certains nous étions « fous », mais pour d’autres enviables tant notre aventure leur paraissait excitante… Le panel des comportements a été d’une variété impressionnante. Il y a même eu cet homme (une vague connaissance, pas un ami) qui a affirmé à Aurélie que l’Ouzbékistan était un de ces nombreux pays « inutiles qu’il faudrait rayer de la carte » (sic)... Comment peut-on penser ce genre de choses, c’est un mystère. Est-ce parce que notre Teddy Riner national aurait peut-être eu l’or à Pékin s’il n’avait pas été battu par un Ouzbek* ? Dans un tout autre style, comment ne pas citer cette amie (qui se reconnaîtra !) dont le copain était persuadé qu’on se moquait d’elle parce que l’Ouzbékistan, « ça n’existe même pas, c’est ce pays imaginaire dans les émissions de Cauet » ! Et ceux que ça amusait qu’on aille « dans le pays de Borat » – ce qui est pourtant faux, puisque Borat vient du Kazakhstan voisin. Et puis il y a aussi eu un article sur notre projet dans le journal local – si si !

Alors que le départ est imminent, c’est à notre tour d’osciller entre stress et excitation. Comme des instruments qu’on accorde avant la représentation. Que la symphonie commence !

(*pour la petite information sportive, le tombeur de Teddy Riner a finalement été médaillé d’argent. L’Ouzbékistan a obtenu un total honorable de 6 médailles, dont une en or. Et une partie d’entre vous serez peut-être intéressé(e)s de savoir qu’ils ont eu une médaille de bronze en gymnastique ! Fin de la parenthèse JO…)