Avant de lire ce texte, il y a une double nuance qu'il faut que les lecteurs gardent bien en tête:
1) notre quartier n'est pas un quartier touristique/historique donc les futurs visiteurs potentiels auront d'autres choses bien plus jolies à découvrir (et nous aussi d'ailleurs, quand on aura un peu de temps!)
2) on n'a pas le même état d'esprit quand on ne fait que venir rendre visite ou quand on est déraciné de son pays pour un temps plutôt long. L'adaptation d'un touriste et celle d'un expatrié n'implique pas les mêmes choses.


Sixième jour depuis notre arrivée. Jour de la fête nationale (fête de l’indépendance).

Nous n’avons guère visité Tachkent hormis notre quartier, où se situent aussi l’école et nos collègues français. Plantons le décor – pas forcément très glamour, je vous préviens !

L’urbanisme est post-soviétique dans toute sa splendeur. Sur les immeubles espacés le long de grandes avenues, le béton gris a généralement imposé sa loi face aux rares couleurs noircies par le temps. Mais contrairement à l’architecture communiste ordinaire, on peut remarquer une petite touche locale, avec quelques frises et motifs de béton qui viennent rompre un peu l’ensemble. En fait, il s’avère que les gens d’ici ont surtout pensé à améliorer leur confort intérieur aux dépens de l’esthétique extérieure, ce qui est assez logique. C’est surtout sur les écoles qu’on peut voir des efforts d’amélioration extérieure, avec des couleurs vives, des jeux et des affiches (dont une avec Shrek et l’âne). Entre tous ces immeubles, le pouvoir soviétique avait souhaité de vastes espaces, vite laissés à l’abandon mais colonisés par une surprenante densité d’arbres, ce qui a le mérite d’aérer et d’égayer les quartiers. Depuis la chute de l’URSS, ces espaces sont aussi devenus une aubaine pour la nouvelle société qui est née. En effet, l’ère soviétique n’était pas celle de la voiture individuelle donc à l’époque, rien n’avait été pensé pour cela lors de la construction de ces quartiers. Au milieu des arbres, a donc surgi un enchevêtrement anarchique de ruelles et de chemins de terre, parsemés de cabanes métalliques qui comblent les interstices et servent généralement de garages. Pour compléter cette recette urbaine, ça et là, des canalisations surgissent de terre, traversent les airs pendant cinq, dix, vingt mètres, puis retournent sous terre. Tous aussi vétustes les uns que les autres, ces tuyaux sont la partie visible d’un réseau dont on imagine mal la cohérence. En se baladant dans ces méandres, on a le sentiment d’être dans un étrange mélange de banlieues à la française et de camping !

Au départ, ce décor donne une impression de saleté. Impression seulement car on se rend compte que c’est finalement à cause des murs qui semblent s’effriter, de la peinture qui s’écaille, de la sécheresse qui rend la terre poussiéreuse, de la rouille qui pointe régulièrement son nez… Mais pas des ordures qui errent dans tous les coins comme c’est le cas de nombreux pays en voie de développement. Certes ce n’est pas nickel partout mais ce n’est pas forcément pire que nos banlieues françaises. D’autre part, par rapport à nos banlieues, l’atmosphère est tout autre car le sentiment d’insécurité est absent de notre quartier. Il y a même quelque chose d’assez paisible. Pas de comportements agressifs ni de regards effrayants. Pas de foule étouffante ni de véhicules qui grouillent comme l’a connu Aurélie pendant un mois au Vietnam, ni même comme le Bucarest qu’on a visité l’année dernière. Pas de poids écrasant de l’islam non plus : les femmes voilées y semblent même moins nombreuses que chez nous ! Les habitudes de vie paraissent s’occidentaliser petit à petit (est-ce une bonne chose ? on ne rentrera pas ici dans ce débat compliqué) ; par exemple, une partie de la population féminine n’hésite pas à s’habiller de manière plutôt sexy – avec un certain mauvais goût local et parfois une vulgarité qui n’est pas sans rappeler les prostituées de l’est qu’on voit régulièrement dans les reportages !

Côté intérieur, dans notre nouveau chez nous au cinquième étage (avec ascenseur déglingué et escaliers sans lumière !), c’est plutôt le kitsch qui domine : tapisserie qui brille, lustres dorés, couleurs et motifs ringards… Mais au-delà de ces apparences, on ne peut pas se plaindre puisque tout est bien équipé (notamment la cuisine) et ce n’est pas l’espace qui manque (au moins deux fois l’appartement qu’on avait à Lyon). Il n’y a que le canapé qu’on aurait vraiment envie de changer : le plus inconfortable que l’on ait connu de notre vie !

On s’attendait globalement à ce genre de décor. Mais y être est une autre paire de manche. Penser qu’on va vivre ici pendant un an provoque parfois un sentiment bizarre. Dire qu’on a été tout de suite à l’aise à 100% serait mentir. Pendant deux ou trois jours, on a oscillé entre enthousiasme et moral dans les chaussettes (surtout moi avec ma fâcheuse habitude d’être perturbé par les changements !) mais, petit à petit, on s’habitue, on s’adapte. Au début, on était vite perdus dans ce labyrinthe mais on a déjà trouvé nos repères et automatiquement ça rassure. Côté bouffe, on va dire que nos entrailles sont encore au stade de l’adaptation (pour ne pas rentrer dans les détails scabreux…) et qu’on s’est fait à l’idée que notre alimentation sera bien moins variée qu’en France. Il y a aussi notre impatience (et stress !) à commencer le boulot pour avoir une occupation régulière. Comme les cours commencent demain, on va être vite dans le bain. On a déjà bien sympathisé avec nos collègues et l’école est plaisante, avec ses murs blancs et sa grande cour. Finalement, le plus perturbant, c’est sans doute notre incapacité à communiquer. Après quelques efforts, on maîtrise déjà une petite vingtaine de mots et expressions en russe. Des mots-clés de politesse, des aliments pour faire les courses… En parlant « petit nègre » et en jouant les mimes, une communication sommaire est possible et ça soulage déjà un peu. Jeudi, nous aurons notre premier cours de russe (pour l’ouzbek, on verra plus tard !). Evidemment, le mieux serait de pouvoir faire comme dans Matrix, en se connectant un ordinateur dans la nuque pour télécharger la connaissance directement dans le cerveau ! Mais avec ça, les découvertes perdraient de leur saveur… et le métier d’enseignant serait vite obsolète. Ce serait dommage, non ?