Chokhjakhon, Elena et Khumoyun étaient là. Pas Hamza. Et Vazyra ne viendrait jamais car elle s’était finalement inscrite dans une école à Moscou. Sur une liste de cinq, j’avais donc trois élèves sur quatre ! Ce fut ma première heure d’enseignement à Tachkent. Trois élèves avec qui j’ai commencé le programme d’histoire de première : la France de la Belle Epoque. Tout un programme quand on s’adresse à une classe à 100% non française. Il y a des programmes comme ça qui donnent une sensation étrange lorsqu’on les enseigne ici. Comme ce cours d’éducation civique de troisième sur la nation française, ses valeurs et les conditions de naturalisation, devant quatre élèves, tous de nationalités différentes mais aucun de mon pays. On se rend un peu plus compte que certains pans des programmes de ma matière sont relativement franco-centrés. Certains collègues de la Métropole me diraient qu’ils ont les mêmes sentiments face à une classe de banlieue du côté de Vénissieux ou de Montreuil. Mais une nuance de taille nous différencie : je ne suis pas sur le territoire français et rien n’indique que mes élèves vivront un jour en France. L’autre nuance avec nos banlieues n’est pas une nuance mais un véritable fossé. La plus surchargée de mes classes est celle de cinquième : huit élèves ! A l’autre extrême, trois élèves de terminale. De quoi avoir le vertige ! Le plus marrant, c’est qu’on voit les mêmes comportements qu’en France : des messes basses hors-sujet, des mini-brouhahas créés par quatre réponses simultanées pour cause d’incapacité à lever le doigt, des siestes improvisées sur le coin d’une table ou au creux d’un bras, des ricanements typiquement adolescents, des feuilles de pompe cachées sous la table… Sauf que rien ne passe face à une telle foule de collégiens ou de lycéens. Avec si peu de camarades, ils sont si vite repérés qu’ils n’ont aucun instant de répit pendant les cours. Obligés de suivre les laïus de leur prof barbant ou de subir ses tentatives d’humour. Contraints de répondre régulièrement aux questions orales. Forcés à lire à haute voix au rythme effréné d’un texte sur quatre en classe au lieu d’attendre son tour pendant un mois ou deux. Vous rendez-vous compte de cette torture ?

Côté maternelle, autre ambiance pour Aurélie. Une douzaine de petits bouts, qui parlent français un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, PAS DU TOUT. De quoi jongler avec les langues. Besoin de bricoler avec les mots et les gestes. Avec l’aide de son assistante maternelle ouzbek évidemment. Mais bon, notre cher ministre de l’Education nous dirait sûrement que « surveiller la sieste et changer des couches » (sic) en russe ou en français ça ne change pas grand-chose à son boulot ! En voilà un qui aurait besoin de faire un stage entre nos murs. Non rémunéré bien sûr…