En 1966, Tachkent est ravagé par un séisme. Un seul quartier est relativement épargné par cette IMG_8277catastrophe, près du marché de Chorsu. Ses maisons de terre sont aujourd’hui comme une île de tradition au milieu d’un océan d’architecture moderne, comme un village anachronique qui détone dans la jungle urbaine. En son sein, madrasas et mosquées attirent les touristes mais peu semblent s’aventurer dans les ruelles pourtant pittoresques. C’est donc en explorateurs de notre nouvelle ville que nous les avons arpentées lors d’un de nos premiers week-ends, en compagnie de deux autres professeurs français, Marc et Nakissa.

Un petit canal avait attiré nos pas sur ses rives paisibles, où un Ouzbek lavait sa voiture sur un petit pont de IMG_8274bois, où des enfants jouaient, où quelques animaux passaient (canards, moutons… et rats), où une jeune fille balayait les feuilles sur le bitume poussiéreux, où un groupe de vieux Ouzbeks profitaient de la terrasse d’une chaikhana qui enjambait le canal… Les chaikhanas sont  des maisons de thé, où l’on peut passer des heures à se prélasser, discuter ou jouer. Et c’est justement le genre d’endroit que nous cherchions après une bonne heure de promenade – celle que nous avions croisée était désormais loin derrière nous. Alors que nous pensions en avoir débusqué une au coin d’une ruelle, nous nous installions dans une petite pièce, prêts à jouer aux dominos qui jonchaient la table basse face à nous. Vint alors un vieil homme, à l’air facétieux et sage à la fois, qui nous accueillit avec un large sourire et IMG_8284un enthousiaste flot de paroles, que seul Marc parvenait à comprendre partiellement, cernant alors le quiproquo : il s’agissait en fait d’une maison de quartier ! Amusés et confus, nous remerciions ce brave homme mais celui-ci nous invitait chez lui pour nous offrir ce thé dont nos papilles rêvaient.

Voilà comment nous nous sommes retrouvés dans une maison perdue au fin fond du quartier, chaleureusement reçus par toute une famille qui s’activait à couvrir leur table de bonbons, de chocolats, de tasses de thé, de morceaux de lipiochka (le pain rond local) et même de bols de bouillon de légumes. Ayant eu quelques échos de l’hospitalité débordante des Ouzbeks, nous n’étions pas IMG_8584surpris mais tout de même un peu gênés et interrogés : attendaient-ils quelque chose de nous ? (Après tout, n’avaient-ils pas proposé de nous louer une de leurs chambres ?) Allaient-ils pousser leur générosité jusqu’à nous préparer un plov, ce plat national qui fait la fierté culinaire de tout un peuple ? Devant cette éventualité, nous avions profité d’une pause prière de leur part pour prétexter le besoin de rentrer.

Tout aurait pu en rester là mais c’était sans compter sur le ramadan en cours, qui leur avait donné l’idée de nous inviter pour l’Aïd el-Fitr, la fameuse fête de fin de jeûne, qui tombait le 1er octobre cette année – un jour férié inédit pour nous. Le jour J, nous avons donc débarqué, avec renfort de cinq autres Français, pour goûter à cet honneur. Notre boussole intérieure nous a fait retrouver facilement le chemin dans ce dédale de ruelles, aidés par les « Frantsous »  (Француз pour la VO!) que les passants chuchotaient entre eux, indice que la nouvelle de notre venue avait fait la une des cancans du quartier et que nous approchions bel et bien de nos hôtes ! C’est autour d’une table doublement plus IMG_8582fournie que la précédente que nous nous sommes ensuite regroupés, de nouveau ébahis par l’accueil – à les entendre, nous leur faisions un honneur de répondre à leur invitation et certains allaient jusqu’à nous remercier d’avoir parcouru tous ces kilomètres depuis notre pays pour venir s’asseoir chez eux ! Au fur et à mesure, de nouveaux gâteaux et sucreries venaient s’ajouter à la table qui débordait. Et lorsque nous sortions prendre l’air dans la cour intérieure, c’était pour mieux se voir offrir les kakis qui y poussaient, entendre la promesse d’un plov qui ne tarderait pas à remplir les bols, ou être invités (pour quatre d’entre nous qui avions glissé notre nez ailleurs) chez la voisine pour d’autres gâteaux, plats et tasses de thé répartis à foison sur une table démesurée par rapport à notre nombre et à l’espace disponible IMG_8634de nos estomacs ! Un seul moyen de s’en sortir avant d’éclater : oser lancer un « amin », une sorte de prière collective de remerciement final, ponctué d’un geste émouvant des mains sur le visage, comme si elles le lavaient et l’imprégnaient d’un doux respect. De retour chez nos hôtes principaux, nous avons honoré l’offre inévitable du plov avant d’impulser une nouvelle prière.

Et ce fut au milieu d’une franche foule de sourires partagées que nous nous sommes remerciés mutuellement, les uns de l’invitation les autres de notre venue… et avons été invité dans 70 jours, pour l’Aïd el-Kébir avec la promesse d’un festin de chachliks (les fameuses brochettes ouzbèkes). L’hospitalité ouzbèke serait-elle sans fin ?

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   à suivre...