IMG_8681Vendredi soir à la gare de Tachkent. Le train se remplit petit à petit et nous prenons place dans notre compartiment (Annette, Aurélie et moi). Il y flotte une ambiance d'Orient-Express, un petit air de début XXe, avec ce service à thé qui nous attend sur la tablette et ce samovar disponible à l'extrémité du wagon. Nous avons un compagnon de voyage qui occupera le quatrième lit: Viktor, un Russe de Tachkent, un jeune sympathique qui travaille dans l'armée - si toutefois nous avons bien compris le bricolage d'anglais, de russe et de français qui nous a permis de communiquer !

Un petit mouvement... qui s'accélère... et c'est parti pour notre première exploration de l'Ouzbékistan ! Nous quittons la capitale et son urbanisme soviétique. Quelques dizaines de kilomètres après le départ, les rails franchissent déjà le Syr-Daria, le seul des deux grands fleuves qui parvient encore, dans le Kazakhstan voisin, à alimenter comme il peut ce pauvre reliquat de mer d'Aral qui survit péniblement. Notre train traverse les champs de coton puis la steppe immense alors qu'il essaie de IMG_8686rattraper vers l'ouest ce soleil qui s'en va. Bientôt, le paysage n'est qu'une vaste inconnue derrière un rideau noir. Nous mangeons, nous discutons, nous lisons, et nous dormons paisiblement, bercés par les doux cahotements réguliers du wagon.

La nuit se déroule paisiblement puis il nous reste une matinée à passer dans le train, à observer la steppe et les gares plus ou moins isolées, à s'indigner aussi de l'amoncellement de bouteilles et autres déchets le long de la voie ferrée en souvenir des nombreux voyageurs qui ont fait ce trajet avant nous sans aucun respect du milieu. Il est assez frappant de remarquer que les Ouzbeks maintiennent une relative propreté d'apparence dans leurs villes mais n'ont aucune notion des dangers environnementaux. Cette mosaïque de plastique le long des rails n'est qu'un début de l'illustration de cet héritage du gaspillage et du laisser-aller soviétiques dont le Karakalpakistan s'apprête à nous révéler les conséquences les plus dramatiques.

IMG_8690Nous atteignons Ourguentch, notre premier terminus. Premier terminus car il nous faut trouver tout de suite un moyen de partir pour Noukous. Nous cherchons en vain un bus faisant la liaison et rencontrons nos premiers obstacles. Surtout, nous prenons conscience que nous sommes des dollars ambulants, que tout "taxi" veut appâter pour en tirer profit. Comment savoir, dans ces conditions, si l'absence de bus est réelle ou s'il s'agit seulement d'une tactique pour nous imposer un trajet en taxi ? Comment savoir, aussi, quel est le prix raisonnable des trajets ? Vaste casse-tête qui va nous trotter dans la tête durant tout notre périple... Toujours est-il qu'il nous faut quitter Ourguentch (ville-étape sans intérêt) et le seul moyen semble être de faire jouer la concurrence, d'autant qu'un vieil homme sans véhicule, à l'attitude simple et à l'air loyal, nous montre son petit carnet où est inscrite une liste de tarifs normaux pour divers trajets. Comparés aux chiffres astronomiques que de premiers arnaqueurs nous avaient proposé (jusqu'à 100$ !), cet homme nous semble honnête. Armés de cet indicateur, nous engageons notre première négociation. Les hommes s'agglutinent et soudain tout s'échauffe: un homme ne semble pas apprécier le tarif trop bas qu'un autre a proposé pour gagner le droit de nous conduire à Noukous et les deux hommes s'engagent dans une réelle partie de boxe ! Annette essaie de s'interposer et nous craignons de la voir s'effondrer sous le coup de poing rageur d'un des deux Ouzbeks excédés. Dans cette cacophonie, nous finissons par trouver un chauffeur pour 35 000 soums, laissant derrière nous la joute se poursuivre verbalement (imaginons les noms d'oiseaux ouzbeks qui se propagent alors dans les airs...) et gardant avec nous une Annette réjouie d'avoir provoqué indirectement « notre première bagarre » !

IMG_8733Arrivés à destination, nous posons nos sacs à Noukous, capitale de la république autonome du Karakalpakistan. Un ancien professeur (ouzbek) de l'école française de Tachkent, aujourd'hui reconverti dans le tourisme, nous avaient donnés quelques indices et contacts pour notre voyage. Pour cette première étape, nous devions retrouver devant le musée un certain Tazabay qui nous trouverait une solution de logement. Nous attendons, vainement. Devant nous, une immense esplanade, vide, désolée, agrémentée de bassins sans eau et de végétation jaunâtre. Sur notre gauche, dans une atmosphère tout aussi morte, une sorte de parc d'attraction qui se limite à des cabanes métalliques et une grande roue. Derrière nous, le musée Savistsky, imposant bâtiment aux charmes soviétiques. Nous avons de la chance car, le samedi, la vie semble s'animer de temps à autre. Nous voyons en effet un ballet de mariages défiler les uns après les autres pour une séance photo-vidéo dans ce qui semble le lieu le plus intéressant de la capitale karkalpak. Ils sont même chanceux aujourd'hui car ils vont pouvoir poser à côté des touristes désœuvrés que nous sommes ! IMG_8734Nous voilà donc devenus l'attraction de Karakalpaks enthousiasmés par notre présence. Alors que je n'ai encore pris que peu de photos, c'est nous qui sommes le sujet favori des photographes locaux ! Mieux encore, j'aperçois du coin de l'œil un policier, qui vient de prendre son tour de garde à l'entrée du musée fermé, nous filmer avec son téléphone portable. Je tourne la tête vers lui et, pris la main dans le sac, pivote brusquement sur la gauche pour me faire croire qu'il filme les mariés sur l'esplanade ! Amusante inversion des rôles...

La lumière du jour faiblit et nous sommes frigorifiés à force de patienter pour rien, immobiles dans ce froid inattendu. Nous décidons de partir nous-mêmes à la recherche d'une chambre pour la nuit. Le petit hôtel voisin est censé être complet, mais peut-être ont-ils d'autres pistes ? Plus qu'une autre adresse, c'est une alternative de dépannage qu'ils nous proposent : une chambre est disponible dans la maison-musée qui jouxte l'hôtel. Nous sommes ravis par cette solution économique (c'est moins cher qu'une chambre de l'hôtel) et plus pittoresque. Près de 24 heures après avoir quitté Tachkent, nous nous approchons du bout du monde. Un bout du monde parmi d'autres sans doute, mais quel bout du monde : le Karakalpakistan déserté. Déserté par sa mer qui s'est retiré inexorablement. Déserté par ses propres habitants qui fuient de plus en plus la misère économique et sanitaire. Déserté par les Occidentaux qui se font rares pour visiter le coin. Et pourtant nous sommes là. Bien loin de le regretter...