C'est souvent en plein milieu de nulle part qu'il est possible de résister. C'est donc à Noukous qu'un certain Igor Savitsky a pu sauvegarder des vestiges de l'avant-garde soviétique, prolifique dans les années 1920-1930. Le parti unique n'avait pas suffit à Staline, il lui avait fallu un art unique, le "réalisme soviétique". Savitsky avait donc livré un combat solitaire et silencieux pour accumuler la plus grande collection des arts soviétiques illégaux dans le fin fond de l'aride Karakalpakistan. Loin de tout, loin des historiens et amateurs d'art, un improbable musée a donc surgi et se bat aujourd'hui pour continuer d'exister.

Enfants_de_NoukousLa lutte pour la survie est peut-être bien ce qui définit le mieux Noukous. En détournant l'Amou-Daria pour s'auto-suffire en coton et en réalisant d'inavouables expériences secrètes dans les environs, l'URSS a épuisé la terre et l'eau des Karakalpaks*. Aujourd'hui ils n'ont plus grand chose – pour ne pas dire rien – et il serait bien long d'expliquer tout ce qui les accable. Beaucoup fuient, de plus en plus, surtout chez les Kazakhs, leurs plus proches cousins. Et ceux qui restent ? Dans les rues désertes, il est parfois difficile de trouver quelqu'un pour demander son chemin - Vendeuse_de_Noukousça et là quelques gamins qui jouent, quelques silhouettes au loin... Alors pourquoi autant de chantiers surgissent-ils un peu partout ? Comment expliquer l'apparente importance de la demande immobilière ? Serait-ce une façade, un trompe-l'œil de la part du gouvernement ouzbek ?

Pour trouver plus d'animation dans une ville, il faut généralement trouver son centre... mais où est-ce à Noukous ? On a beau fouiller des yeux pour déceler un semblant de centre-ville, cela paraît mission impossible. Annette_bazar_NoukousHeureusement, il reste une seconde solution : trouver un marché. Le bazar de Noukous fourmille de couleurs, d'odeurs et de sourires. Il n'y a sans doute pas mieux dans ce pays que les bazars pour s'imprégner de la population locale. Celui de Noukous n'est pas forcément plus exceptionnel qu'ailleurs mais il prend une dimension supérieure à cause de la concentration de vie qu'il constitue au sein de cette région désolée. C'est une profusion d'aliments et d'objets en tout genre qui s'étalent dans les allées. Et à chaque recoin, nous retrouvons l'enthousiasme des passants que nous avions croisés la veille sur l'esplanade. Certains baragouinent quelques mots de français qui ressurgissent - ils ne savent comment - de leurs lointaines années d'étude à l'époque soviétique. Des femmes insitent pour que je les prenne en photo. Annette ne sait plus où donner de la tête au milieu des couleurs et motifs qui semblent lui murmurer "achète-moi" ! La_mamie_des_vieux_livresTandis qu'elle essaie un énième vêtement, Aurélie et moi sommes hypnotisés par le charme émouvant d'une vieille dame aux yeux brillants. De sa douce voix, elle propose des vieux livres et je lui en achète un (des contes ouzbeks écrits en russe), peut-être plus pour avoir un souvenir d'elle que pour le livre lui-même. Il se dégage, de son visage et de sa timide attitude, un torrent d'histoires et d'émotions. Si nous avions pu communiquer, nous sommes persuadés qu'elle aurait eu des milliers de choses à nous conter, bien plus intéressantes que celles écrites dans les pages jaunies qu'elle tente de revendre pour une misère (elle me propose un gros livre sur le théâtre et le cinéma pour 1000 soums ! trop encombrant malheureusement...).

L'enthousiasme, la générosité, la simplicité... C'est peut-être les dernières forces motrices de ce peuple. Comme s'ils n'avaient plus rien à perdre désormais, cela les rend capable de croquer à pleines Les_femmes_de_la_maison_mus_edents la moindre miette de bonheur ou d'originalité qui viendrait rompre leur monotonie, ne serait-ce qu'une seconde. La présence furtive d'étrangers dans leur vie devient alors un moment fort. Leurs sourires sont assortis d'un regard scintillant. Comme un soupçon quasi imperceptible de tristesse, de nostalgie, d'émoi et de désir. Une bouleversante mixture d'humanité qui fait que la vie résiste bel et bien à Noukous. Dommage que ces inombrables sourires ne puissent leur apporter plus de prospérité...

*Quand je parle de Karakalpaks, c'est un raccourci puisqu'ils ne constituent qu'un tiers des habitants du Karakalpakistan, un autre tiers étant des Ouzbeks et un bon quart des Khazaks.