,IMG_916320 octobre 2008. Ce jour-là, je réalise un vieux rêve. Un rêve difficilement compréhensible pour certains - et notamment pour les Ouzbeks qui nous demandaient  toujours ce qui pouvait bien nous intéresser là-bas ! Cela n'a, il est vrai, pas l'allure d'un rêve au sens féérique du terme. Plus qu'un rêve, c'était pour moi une fascination, une réalité qui m'intriguait. Ce rêve ? Le cimetière de bateaux de Moynaq qu'a laissé l'Aral en se retirant. Cet endroit me hantait depuis longtemps. Y être enfin fut à la hauteur de cette attente.

IMG_9201Après avoir traversé Moynaq, le taxi s'est arrêté à côté d'un parking (oui, à côté, pas directement sur le parking pourtant prévu pour les rares curieux qui s'aventurent jusque-là !), au bord d'une petite falaise qui domine un désert à perte de vue. En contre-bas, ils sont là. Ces monstres de rouille qui indiquent qu'il ne s'agit pas d'un désert comme les autres. Ces vestiges de la prospérité des pêcheurs karakalpaks, anéantie en moins de 30 ans. IMG_9097La mer, celle qui était leur raison d'être, n'apparaît même plus à l'horizon. Elle continue de fuir, à plus de 100km de là.

Nous sommes là, ébahis et bouleversés, perchés sur cette falaise qui n'en était pas une il y a quelques décennies. En 1960 depuis le même emplacement, nous aurions peut-être senti les embruns provenant de la surface maritime toute proche. Nous aurions entendu les clameurs des pêcheurs, le grincement des mats et le rire des oiseaux en quête de déchets poissonneux. IMG_9109Aujourd’hui, ce n’est que vent sec et silence. Aujourd'hui, les embarcations ne sont plus à notre hauteur. Il faut emprunter un escalier pour les rejoindre quelques mètres plus bas.

Les carcasses trônent, majestueuses malgré elles, sur des vagues de sable immobiles. Si l'on prête l'oreille, pourrait-on entendre des fantômes ? Sans aller jusqu'à de telles hallucinations, ces bateaux prennent des allures de bêtes de métal, brûlées par le temps. IMG_9099Les hublots sont tels des yeux vides, noyés par le chagrin, et les proues des becs usés. A défaut de voguer sur les mers, ces navires deviennent d'immenses squelettes d'oiseaux échoués, dont les ailes se seraient évaporées avec l'Aral. Sur leurs flancs, la corrosion mélange les tons rougeâtres et ronge la surface, dessinant des formes entrelacées parmi lesquelles l'imagination peut se perdre, comme celle d'un enfant qui scrute les nuages. Un trou dans l'ossature et voilà que l'esprit croit y voir une carte de l'Ouzbékistan qui se mute en dauphin !

IMG_9157La gorge parfois serrée par l'émotion, nous passons quelques heures à sillonner entre ces vaisseaux qui portent la mémoire d'une triste histoire. Nos pieds s'enfoncent parmi les dunes et heurtent de temps en temps  quelques coquillages*. Nous nous risquons à grimper sur certains esquifs et nous sourions à l'idée que des enfants y jouent, sans doute inconscients de l'ampleur du désastre qui a créé cet atypique terrain de jeu.

IMG_9063Et puis il faut bien finir par partir, abandonner cette exploration, lui laisser une place à part dans un coin de mémoire. Nous voilà de nouveau là-haut à dominer cette nécropole portuaire depuis ce littoral disparu. Les bateaux sont si petits d'ici (surtout quand on les a connus de près), comme écrasés devant l'immensité aride dont ils marquent une limite. Alignés ainsi, on dirait qu'ils attendent un top départ pour une course qui ne viendra jamais. La course, ils l'ont perdue depuis longtemps. L'Aral est même trop rapide pour les hommes qui voudraient la sauver.

L'homme en est donc réduit à laisser s'échapper cette ancienne beauté maritime, à lui dédier IMG_9211quelques mémoriaux (comme cette salle de Moynaq qui sert de musée à la gloire de l'ancienne prospérité) et à se contenter de solutions de remplacement : les Kazakhs ont construit une digue pour reconstituer une petite mer d'Aral, les Karakalpaks de Moynaq s'accommodent d'un modeste lac, bien trop maigre et trop pollué pour que leur survie redevienne une vie.


*Certains guides touristiques décrivent l'endroit avec un sol craquant à cause des coquillages et du sel. Il est fort probable qu'ils n'aient jamais mis les pieds ici, qu'ils aient écrit leurs lignes en regardant Thalassa et en lisant des récits sur d'autres contrées de l'Aral. Car dans le cimetière de bateaux de Moynaq, ce n'est que du sable et la densité de coquillages n'est pas suffisante pour entendre des craquements sous les chaussures. Le sel, quant à lui, se retrouve plus loin vers l'intérieur, là où on retrouve aussi, ça et là, d'autres bateaux échoués. A Moynaq, c'était le littoral. La quantité de sel déposée sur le sol s'est donc accrue progressivement avec la distance, au fur et à mesure que le taux de salinité augmentait dramatiquement...