IMG_2834Non je ne vais pas vous parler du film dramatico-érotique de Nagisa Oshima mais bien de l'Inde, ce pays qui a attisé nos sens comme des braises ardentes. Car tous sont en éveil, parfois à l'extrême, dans cet État démesuré.

Premier d'entre les sens, celui que l'on excite le plus quand on part en voyage (du moins celui auquel on pense en premier), la vue en a plein elle-même au pays de Gandhi. Des couleurs à vous imprégner la cornée d'un arc-en-ciel perpétuel dont on ne se débarrasse pas si facilement après avoir quitté le pays. Une circulation à en faire tourbillonner les pupilles. IMG_2668Des sourires et des regards à vous faire pleurer d'émotion. Des divinités psychédéliques à vous plonger dans un bain infini de mythes et autres histoires délirantes. Des hordes de pèlerins, en robes et chemises de rouges et or, qui vont et qui viennent autour des lieux de culte. Des visions anachroniques qui vous font perdre tout sens de l'époque où vous vivez. Et un appareil photo surchauffé qui clique et clique à tous les mètres, affolé par tant de clichés alléchants.

IMG_2649Mais la vue n'a pas le privilège d'être le seul sens à l'honneur. L'ouïe non plus ne sait pas où donner de la tête. D'abord harcelées par les moteurs, les klaxons et les rabatteurs en tout genre ("You need a taxi Madam? Where do you go?"), perturbées aussi par la concentration nécessaire pour comprendre les accents indiens ("Attends... il me parle en anglais ou en tamoul?!!"), les oreilles finissent par comprendre que ce brouhaha permanent est une expérience sensorielle et culturelle IMG_2134fascinante. Elles s'imprègnent alors de cette atmosphère, cherchent à dépasser la capharnaüm sonore, furètent dans tous les coins pour déceler un bruit inédit. Parfois un "bruit qui pense" (définition de la musique selon Victor Hugo...), ou une simple cloche actionnée devant un temple. Parfois des rires d'enfants, ou un bêlement de chèvre en pleine ville. Parfois aussi un calme relatif, à l'intérieur d'un temple, en haut d'une colline, dans les rues nocturnes du vieux Pondicherry... Parfois aussi le doux son de cet océan qui porte le nom du pays.

IMG_2952Et que dire du goût ? Comment ne pas l'exposer à l'extrême dans un pays qui raffole tant des épices ? La langue brûle, la gorge aussi, les yeux en pleurent. L'aspect gustatif n'est pas toujours le plus satisfait mais les zygomatiques en sont toutes retournées, excitées par cette incapacité flagrante à supporter les coutumes gastronomiques locales ! Heureusement pour la langue, tout ne se limite pas aux épices insoutenables. Les papilles délaissent leur expérience de pompier volontaire IMG_2284lorsqu'il s'agit de profiter de la saveur des fruits ou du délice des poissons et fruits de mer (choses que deux Ouzbeks d'adoption n'ont pas mangées depuis longtemps dans leur pays enclavé !). Et pourquoi se priverait-on d'une gastronomie hybride d'inspiration française quand on passe par l'ancien comptoir de Pondicherry ? Pour rien au monde évidemment...

IMG_2069Quatrième sur la liste, l'odorat vacille et oscille, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur dans les senteurs d'épices ou dans l'air iodée du littoral. Le pire dans les effluves d'égouts et d'ordure qui peuvent sauter au nez sans prévenir. Avec cette dérangeante constatation : la pauvreté se sent ! Elle se sent autant (sinon plus) qu'elle ne se voit, dans la crasse et la pollution, dans cette eau dégueulasse qui coule dans les centre-villes et où les plus pauvres se "lavent" !

IMG_2871Et puis il y a le toucher, dont le bilan est sans doute moins évident. Ce sens est pourtant lui aussi très sollicité, ne serait-ce que par les démangeaisons des moustiques. Mais ces bestioles ne sont pas les seules à mettre l'épiderme à contribution. Que dire des inombrables mendiant(e)s qui prennent les bras, caressent les épaules, effleurent les têtes, dans l'espoir de soutirer quelques roupies en IMG_2864suscitant soit la compassion soit le dégoût provoqué par leur saleté, leurs blessures, leurs pustules... De façon plus agréable, la peau est à l'honneur lorsqu'un front est orné d'un tilak, ou lorsqu'une main vient se glisser dans une autre (j'y reviendrai...).

Pour beaucoup, l'Inde ne se limite pas aux 5 sens traditionnels. Elle est le pays des expériences mystiques et spirituelles en tout genre, entre yoga et dérives sectaires. IMG_2533Peut-être est-ce nécessaire de trouver une manière de méditer pour ne pas sombrer dans la folie lorsqu'on vit ici parmi ces bruits et ces odeurs ? Toujours est-il que des millions d'êtres humains, indiens ou non, cherchent ici à repousser leurs limites, à chercher la voie d'un sixième sens, ou à satisfaire des délires ésotériques variés. Difficile de savoir où sont les limites de la folie. Si bien que la normalité n'a parfois plus aucun sens et que les sens perdent parfois leurs repères. Alors ? Plus aucun sens ou empire des sens ?