Who's bek ? - deux Français en Ouzbékistan

Quand un couple de Français décide de passer une année de leur vie en Ouzbékistan, ça ne peut qu'engendrer récits, anecdotes, impressions et coups de cœur en tout genre... Et encore plus si on y ajoute leurs voyages en Inde effectués depuis Tachkent !

20 décembre 2008

À L'ASSAUT DES CITADELLES

Quittons Noukous pour Khiva. Saisissons cette occasion pour faire quelques haltes dans cette étendue aride. Quelques sauts dans le temps avec d'autres fantômes, bien plus anciens que les pêcheurs de la mer d'Aral. D'autres lieux qui attestent de la grandeur passée de cette Asie centrale aujourd'hui (trop) délaissée - noIMG_9325tamment ce pays des Karakalpaks. Ces vestiges d'un autre temps, c'est la quinzaine de "citadelles du désert" éparpillées dans le Khorezm antique.

Ce terme générique n'est toutefois pas très correct pour notre première visite : Chilpak (ou Chil'pyk). Au loin, se détache une forme qui rappelle étrangement les structures géologiques de Monument Valley ou, pour les cinéphiles, l'une des images les plus mythiques de Recontres du troisième type. IMG_9331Notre taxi quitte la route principale et s'enfonce en direction de la forme, empruntant un sentier à peine visible sur la terre poussiéreuse, slalomant entre les arbustes et plantes xérophiles. Au pied de la forme, il se dégage une atmosphère curieuse. Peut-être, une fois de plus, ce silence environnant, ce désert autour.

Chilpak est une ancienne "tour du silence" zoroastrienne (donc pas une citadelle), datant du début de notre ère. Il s'agit en fait d'un simple mur de terre décrivant un cercle au sommet d'une colline. Simple mur, certes, mais tout de même imposant, avec une hauteur maximale de 15 mètres. D'autant plus imposant qu'il domine une vaste plaine où les quelques collines ne lui font qu'une pâle concurrence. Nous grimpons et pénétrons dans ce temple par une étroite ouverture. IMG_9364Au centre du cercle, les fidèles de Zarathoustra laissaient leurs morts en pâture aux oiseaux charognards, puis récupéraient les restes osseux et les enterraient dans d'autres collines alentour.

Savoir ce qui se passait en ce lieu peut donc glacer le sang... Mais la vue d'ici est magnifique ! Avec leurs vestiges, les Zoroastriens nous permettent d'embrasser ce vaste paysage et d'avoir un autre aperçu de la situation écologique et économique de la région, avec, ce sel qui ronge la terre, ces arbres et ces champs qui ne peuvent s'éloigner guère du fleuve, et ces petites fermes archaïques ça et là. Encore une fois, la beauté des lieux nous rappellent aussi la rudesse des conditions locales. Mais nous ne pouvons nous empêcher de nous enthousiasmer devant cette palette automnale qui borde l'Amou-Daria, et de profiter de cette sensation de doux vertige depuis le haut de ces murs.

IMG_9401Après avoir repris la route, nous voici devant une autre citadelle du désert (une vraie cette fois), qui semble abandonnée au milieu des champs, tout près d'un village reculé. Kzil-Kala a l'allure d'un vieux fort en pisé, massif, d'une quinzaine de mètres de haut. De l'intérieur, il est clair que Kzil-Kala bénéficie de la sécheresse environnante car les sillons dans la terre attestent du danger que constituent les pluies pour la survie de cette forteresse. Les murs sont faits de briques non cuites qui ne résisteront pas des millénaires sans restauration. C'est déjà presque un miracle qu'ils aient autant survécu depuis les dernières reconstructions du fort à l'époque des invasions mongoles il y a déjà plus de 7 siècles - sans parler des conséquences des invasions elles-mêmes qui auraient pu conduire à son anéantissement total.

IMG_9451De l'autre côté du même village, s'étend l'un des plus beaux joyaux de cet ensemble de sites archéologiques khorezmiens : Toprak-Kala. De loin, l'aspect n'est pourtant pas aussi prometteur que Kzil-Kala ou Chilpak mais c'est ce qui rendra sa découverte d'autant plus impressionnante. Nous ne voyons d'abord qu'un long mur et une structure affaissée puis, après être entré par l'ouverture principale, une architecture IMG_9469rectangulaire, certes imposante mais toujours pas assez époustouflante par rapport à ce que nous pouvons attendre de Toprak-Kala si nous en croyons les guides. C'est en fait un vaste trompe-l'oeil puisqu'il suffit de continuer l'exploration, en s'engoufrant dans les ouvertures par exemple, pour se retrouver d'un seul coup au sommet d'un complexe immense et surprenant. Le grand rectangle par lequel on arrive ne constitue qu'une partie du palais, lui-même n'étant qu'une infime partie de l'ensemble de la forteresse que des remparts délimitent IMG_9478encore. Seul le palais subsiste puisque le reste des habitations a été réduit à l'état de morne plaine. Mais quel palais ! Un petit labirynthe de salle et de couloirs, aujourd'hui pour la plupart sans toit, et quelques rectangles plus vastes à l'emplacement d'une tour, d'un temple ou encore de la chambre royale. En quelques endroits, des cercles attestent la présence d'ornements... aujourd'hui transférés dans des musées russes ! PIC_0080En repartant, nous prenons aussi conscience que certains vestiges du village extérieur aux remparts et du système de canalisation restent encore visibles, non loin de là où nous étions rentrés. Notre regard évolue à la lumière de ce que nous avons admiré.

Nous reprenons la route, les yeux plein d'histoire malgré la maigreur des informations dont nous disposions pour appréhender ces vestiges. En route pour Khiva...

PIC_0059

 

Petite précision : ma batterie m'a lâché au mauvais moment... d'où la qualité relativement médiocre de la plupart des photos de Toprak-Kala, prises avec le petit camescope d'Aurélie.

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12 décembre 2008

LÀ OÙ LA MER S'EST ENFUIE

,IMG_916320 octobre 2008. Ce jour-là, je réalise un vieux rêve. Un rêve difficilement compréhensible pour certains - et notamment pour les Ouzbeks qui nous demandaient  toujours ce qui pouvait bien nous intéresser là-bas ! Cela n'a, il est vrai, pas l'allure d'un rêve au sens féérique du terme. Plus qu'un rêve, c'était pour moi une fascination, une réalité qui m'intriguait. Ce rêve ? Le cimetière de bateaux de Moynaq qu'a laissé l'Aral en se retirant. Cet endroit me hantait depuis longtemps. Y être enfin fut à la hauteur de cette attente.

IMG_9201Après avoir traversé Moynaq, le taxi s'est arrêté à côté d'un parking (oui, à côté, pas directement sur le parking pourtant prévu pour les rares curieux qui s'aventurent jusque-là !), au bord d'une petite falaise qui domine un désert à perte de vue. En contre-bas, ils sont là. Ces monstres de rouille qui indiquent qu'il ne s'agit pas d'un désert comme les autres. Ces vestiges de la prospérité des pêcheurs karakalpaks, anéantie en moins de 30 ans. IMG_9097La mer, celle qui était leur raison d'être, n'apparaît même plus à l'horizon. Elle continue de fuir, à plus de 100km de là.

Nous sommes là, ébahis et bouleversés, perchés sur cette falaise qui n'en était pas une il y a quelques décennies. En 1960 depuis le même emplacement, nous aurions peut-être senti les embruns provenant de la surface maritime toute proche. Nous aurions entendu les clameurs des pêcheurs, le grincement des mats et le rire des oiseaux en quête de déchets poissonneux. IMG_9109Aujourd’hui, ce n’est que vent sec et silence. Aujourd'hui, les embarcations ne sont plus à notre hauteur. Il faut emprunter un escalier pour les rejoindre quelques mètres plus bas.

Les carcasses trônent, majestueuses malgré elles, sur des vagues de sable immobiles. Si l'on prête l'oreille, pourrait-on entendre des fantômes ? Sans aller jusqu'à de telles hallucinations, ces bateaux prennent des allures de bêtes de métal, brûlées par le temps. IMG_9099Les hublots sont tels des yeux vides, noyés par le chagrin, et les proues des becs usés. A défaut de voguer sur les mers, ces navires deviennent d'immenses squelettes d'oiseaux échoués, dont les ailes se seraient évaporées avec l'Aral. Sur leurs flancs, la corrosion mélange les tons rougeâtres et ronge la surface, dessinant des formes entrelacées parmi lesquelles l'imagination peut se perdre, comme celle d'un enfant qui scrute les nuages. Un trou dans l'ossature et voilà que l'esprit croit y voir une carte de l'Ouzbékistan qui se mute en dauphin !

IMG_9157La gorge parfois serrée par l'émotion, nous passons quelques heures à sillonner entre ces vaisseaux qui portent la mémoire d'une triste histoire. Nos pieds s'enfoncent parmi les dunes et heurtent de temps en temps  quelques coquillages*. Nous nous risquons à grimper sur certains esquifs et nous sourions à l'idée que des enfants y jouent, sans doute inconscients de l'ampleur du désastre qui a créé cet atypique terrain de jeu.

IMG_9063Et puis il faut bien finir par partir, abandonner cette exploration, lui laisser une place à part dans un coin de mémoire. Nous voilà de nouveau là-haut à dominer cette nécropole portuaire depuis ce littoral disparu. Les bateaux sont si petits d'ici (surtout quand on les a connus de près), comme écrasés devant l'immensité aride dont ils marquent une limite. Alignés ainsi, on dirait qu'ils attendent un top départ pour une course qui ne viendra jamais. La course, ils l'ont perdue depuis longtemps. L'Aral est même trop rapide pour les hommes qui voudraient la sauver.

L'homme en est donc réduit à laisser s'échapper cette ancienne beauté maritime, à lui dédier IMG_9211quelques mémoriaux (comme cette salle de Moynaq qui sert de musée à la gloire de l'ancienne prospérité) et à se contenter de solutions de remplacement : les Kazakhs ont construit une digue pour reconstituer une petite mer d'Aral, les Karakalpaks de Moynaq s'accommodent d'un modeste lac, bien trop maigre et trop pollué pour que leur survie redevienne une vie.


*Certains guides touristiques décrivent l'endroit avec un sol craquant à cause des coquillages et du sel. Il est fort probable qu'ils n'aient jamais mis les pieds ici, qu'ils aient écrit leurs lignes en regardant Thalassa et en lisant des récits sur d'autres contrées de l'Aral. Car dans le cimetière de bateaux de Moynaq, ce n'est que du sable et la densité de coquillages n'est pas suffisante pour entendre des craquements sous les chaussures. Le sel, quant à lui, se retrouve plus loin vers l'intérieur, là où on retrouve aussi, ça et là, d'autres bateaux échoués. A Moynaq, c'était le littoral. La quantité de sel déposée sur le sol s'est donc accrue progressivement avec la distance, au fur et à mesure que le taux de salinité augmentait dramatiquement...


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30 novembre 2008

NOUKOUS OÙ ES-TU ?

C'est souvent en plein milieu de nulle part qu'il est possible de résister. C'est donc à Noukous qu'un certain Igor Savitsky a pu sauvegarder des vestiges de l'avant-garde soviétique, prolifique dans les années 1920-1930. Le parti unique n'avait pas suffit à Staline, il lui avait fallu un art unique, le "réalisme soviétique". Savitsky avait donc livré un combat solitaire et silencieux pour accumuler la plus grande collection des arts soviétiques illégaux dans le fin fond de l'aride Karakalpakistan. Loin de tout, loin des historiens et amateurs d'art, un improbable musée a donc surgi et se bat aujourd'hui pour continuer d'exister.

Enfants_de_NoukousLa lutte pour la survie est peut-être bien ce qui définit le mieux Noukous. En détournant l'Amou-Daria pour s'auto-suffire en coton et en réalisant d'inavouables expériences secrètes dans les environs, l'URSS a épuisé la terre et l'eau des Karakalpaks*. Aujourd'hui ils n'ont plus grand chose – pour ne pas dire rien – et il serait bien long d'expliquer tout ce qui les accable. Beaucoup fuient, de plus en plus, surtout chez les Kazakhs, leurs plus proches cousins. Et ceux qui restent ? Dans les rues désertes, il est parfois difficile de trouver quelqu'un pour demander son chemin - Vendeuse_de_Noukousça et là quelques gamins qui jouent, quelques silhouettes au loin... Alors pourquoi autant de chantiers surgissent-ils un peu partout ? Comment expliquer l'apparente importance de la demande immobilière ? Serait-ce une façade, un trompe-l'œil de la part du gouvernement ouzbek ?

Pour trouver plus d'animation dans une ville, il faut généralement trouver son centre... mais où est-ce à Noukous ? On a beau fouiller des yeux pour déceler un semblant de centre-ville, cela paraît mission impossible. Annette_bazar_NoukousHeureusement, il reste une seconde solution : trouver un marché. Le bazar de Noukous fourmille de couleurs, d'odeurs et de sourires. Il n'y a sans doute pas mieux dans ce pays que les bazars pour s'imprégner de la population locale. Celui de Noukous n'est pas forcément plus exceptionnel qu'ailleurs mais il prend une dimension supérieure à cause de la concentration de vie qu'il constitue au sein de cette région désolée. C'est une profusion d'aliments et d'objets en tout genre qui s'étalent dans les allées. Et à chaque recoin, nous retrouvons l'enthousiasme des passants que nous avions croisés la veille sur l'esplanade. Certains baragouinent quelques mots de français qui ressurgissent - ils ne savent comment - de leurs lointaines années d'étude à l'époque soviétique. Des femmes insitent pour que je les prenne en photo. Annette ne sait plus où donner de la tête au milieu des couleurs et motifs qui semblent lui murmurer "achète-moi" ! La_mamie_des_vieux_livresTandis qu'elle essaie un énième vêtement, Aurélie et moi sommes hypnotisés par le charme émouvant d'une vieille dame aux yeux brillants. De sa douce voix, elle propose des vieux livres et je lui en achète un (des contes ouzbeks écrits en russe), peut-être plus pour avoir un souvenir d'elle que pour le livre lui-même. Il se dégage, de son visage et de sa timide attitude, un torrent d'histoires et d'émotions. Si nous avions pu communiquer, nous sommes persuadés qu'elle aurait eu des milliers de choses à nous conter, bien plus intéressantes que celles écrites dans les pages jaunies qu'elle tente de revendre pour une misère (elle me propose un gros livre sur le théâtre et le cinéma pour 1000 soums ! trop encombrant malheureusement...).

L'enthousiasme, la générosité, la simplicité... C'est peut-être les dernières forces motrices de ce peuple. Comme s'ils n'avaient plus rien à perdre désormais, cela les rend capable de croquer à pleines Les_femmes_de_la_maison_mus_edents la moindre miette de bonheur ou d'originalité qui viendrait rompre leur monotonie, ne serait-ce qu'une seconde. La présence furtive d'étrangers dans leur vie devient alors un moment fort. Leurs sourires sont assortis d'un regard scintillant. Comme un soupçon quasi imperceptible de tristesse, de nostalgie, d'émoi et de désir. Une bouleversante mixture d'humanité qui fait que la vie résiste bel et bien à Noukous. Dommage que ces inombrables sourires ne puissent leur apporter plus de prospérité...

*Quand je parle de Karakalpaks, c'est un raccourci puisqu'ils ne constituent qu'un tiers des habitants du Karakalpakistan, un autre tiers étant des Ouzbeks et un bon quart des Khazaks.

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28 novembre 2008

EN ROUTE POUR LE BOUT DU MONDE

IMG_8681Vendredi soir à la gare de Tachkent. Le train se remplit petit à petit et nous prenons place dans notre compartiment (Annette, Aurélie et moi). Il y flotte une ambiance d'Orient-Express, un petit air de début XXe, avec ce service à thé qui nous attend sur la tablette et ce samovar disponible à l'extrémité du wagon. Nous avons un compagnon de voyage qui occupera le quatrième lit: Viktor, un Russe de Tachkent, un jeune sympathique qui travaille dans l'armée - si toutefois nous avons bien compris le bricolage d'anglais, de russe et de français qui nous a permis de communiquer !

Un petit mouvement... qui s'accélère... et c'est parti pour notre première exploration de l'Ouzbékistan ! Nous quittons la capitale et son urbanisme soviétique. Quelques dizaines de kilomètres après le départ, les rails franchissent déjà le Syr-Daria, le seul des deux grands fleuves qui parvient encore, dans le Kazakhstan voisin, à alimenter comme il peut ce pauvre reliquat de mer d'Aral qui survit péniblement. Notre train traverse les champs de coton puis la steppe immense alors qu'il essaie de IMG_8686rattraper vers l'ouest ce soleil qui s'en va. Bientôt, le paysage n'est qu'une vaste inconnue derrière un rideau noir. Nous mangeons, nous discutons, nous lisons, et nous dormons paisiblement, bercés par les doux cahotements réguliers du wagon.

La nuit se déroule paisiblement puis il nous reste une matinée à passer dans le train, à observer la steppe et les gares plus ou moins isolées, à s'indigner aussi de l'amoncellement de bouteilles et autres déchets le long de la voie ferrée en souvenir des nombreux voyageurs qui ont fait ce trajet avant nous sans aucun respect du milieu. Il est assez frappant de remarquer que les Ouzbeks maintiennent une relative propreté d'apparence dans leurs villes mais n'ont aucune notion des dangers environnementaux. Cette mosaïque de plastique le long des rails n'est qu'un début de l'illustration de cet héritage du gaspillage et du laisser-aller soviétiques dont le Karakalpakistan s'apprête à nous révéler les conséquences les plus dramatiques.

IMG_8690Nous atteignons Ourguentch, notre premier terminus. Premier terminus car il nous faut trouver tout de suite un moyen de partir pour Noukous. Nous cherchons en vain un bus faisant la liaison et rencontrons nos premiers obstacles. Surtout, nous prenons conscience que nous sommes des dollars ambulants, que tout "taxi" veut appâter pour en tirer profit. Comment savoir, dans ces conditions, si l'absence de bus est réelle ou s'il s'agit seulement d'une tactique pour nous imposer un trajet en taxi ? Comment savoir, aussi, quel est le prix raisonnable des trajets ? Vaste casse-tête qui va nous trotter dans la tête durant tout notre périple... Toujours est-il qu'il nous faut quitter Ourguentch (ville-étape sans intérêt) et le seul moyen semble être de faire jouer la concurrence, d'autant qu'un vieil homme sans véhicule, à l'attitude simple et à l'air loyal, nous montre son petit carnet où est inscrite une liste de tarifs normaux pour divers trajets. Comparés aux chiffres astronomiques que de premiers arnaqueurs nous avaient proposé (jusqu'à 100$ !), cet homme nous semble honnête. Armés de cet indicateur, nous engageons notre première négociation. Les hommes s'agglutinent et soudain tout s'échauffe: un homme ne semble pas apprécier le tarif trop bas qu'un autre a proposé pour gagner le droit de nous conduire à Noukous et les deux hommes s'engagent dans une réelle partie de boxe ! Annette essaie de s'interposer et nous craignons de la voir s'effondrer sous le coup de poing rageur d'un des deux Ouzbeks excédés. Dans cette cacophonie, nous finissons par trouver un chauffeur pour 35 000 soums, laissant derrière nous la joute se poursuivre verbalement (imaginons les noms d'oiseaux ouzbeks qui se propagent alors dans les airs...) et gardant avec nous une Annette réjouie d'avoir provoqué indirectement « notre première bagarre » !

IMG_8733Arrivés à destination, nous posons nos sacs à Noukous, capitale de la république autonome du Karakalpakistan. Un ancien professeur (ouzbek) de l'école française de Tachkent, aujourd'hui reconverti dans le tourisme, nous avaient donnés quelques indices et contacts pour notre voyage. Pour cette première étape, nous devions retrouver devant le musée un certain Tazabay qui nous trouverait une solution de logement. Nous attendons, vainement. Devant nous, une immense esplanade, vide, désolée, agrémentée de bassins sans eau et de végétation jaunâtre. Sur notre gauche, dans une atmosphère tout aussi morte, une sorte de parc d'attraction qui se limite à des cabanes métalliques et une grande roue. Derrière nous, le musée Savistsky, imposant bâtiment aux charmes soviétiques. Nous avons de la chance car, le samedi, la vie semble s'animer de temps à autre. Nous voyons en effet un ballet de mariages défiler les uns après les autres pour une séance photo-vidéo dans ce qui semble le lieu le plus intéressant de la capitale karkalpak. Ils sont même chanceux aujourd'hui car ils vont pouvoir poser à côté des touristes désœuvrés que nous sommes ! IMG_8734Nous voilà donc devenus l'attraction de Karakalpaks enthousiasmés par notre présence. Alors que je n'ai encore pris que peu de photos, c'est nous qui sommes le sujet favori des photographes locaux ! Mieux encore, j'aperçois du coin de l'œil un policier, qui vient de prendre son tour de garde à l'entrée du musée fermé, nous filmer avec son téléphone portable. Je tourne la tête vers lui et, pris la main dans le sac, pivote brusquement sur la gauche pour me faire croire qu'il filme les mariés sur l'esplanade ! Amusante inversion des rôles...

La lumière du jour faiblit et nous sommes frigorifiés à force de patienter pour rien, immobiles dans ce froid inattendu. Nous décidons de partir nous-mêmes à la recherche d'une chambre pour la nuit. Le petit hôtel voisin est censé être complet, mais peut-être ont-ils d'autres pistes ? Plus qu'une autre adresse, c'est une alternative de dépannage qu'ils nous proposent : une chambre est disponible dans la maison-musée qui jouxte l'hôtel. Nous sommes ravis par cette solution économique (c'est moins cher qu'une chambre de l'hôtel) et plus pittoresque. Près de 24 heures après avoir quitté Tachkent, nous nous approchons du bout du monde. Un bout du monde parmi d'autres sans doute, mais quel bout du monde : le Karakalpakistan déserté. Déserté par sa mer qui s'est retiré inexorablement. Déserté par ses propres habitants qui fuient de plus en plus la misère économique et sanitaire. Déserté par les Occidentaux qui se font rares pour visiter le coin. Et pourtant nous sommes là. Bien loin de le regretter...

Posté par jraf3615 à 08:03 - Karakalpakistan - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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