07 juin 2009
BHUVANESVARI, PETITE PHOTOGRAPHE D'UN JOUR
Certaines rencontres passagères marquent parfois plus les esprits que des gens qu'on côtoie régulièrement pendant plusieurs années. Des rencontres d'une intensité inouïe, à la force émotionnelle immense. Bhuvanesvari est l'une de ces rencontres. Ce nom quasi-imprononçable est celui d'une petite fille de 10 ans, qui vit dans une ville au nom tout aussi compliqué, Thiruvannamalai.
Thiruvannamalai est un centre de pèlerinage important dans l'État du Tamil Nadu, avec son temple grandiose, dominé par une colline où avait médité un prestigieux gourou. Visiter les deux grottes mystiques de ce dernier n'était pas notre intérêt principal en amorçant la montée. Nous étions
surtout guidés par l'envie de s'éloigner un peu du brouhaha général et de profiter d'une vue panoramique sur les environs. Quelques dizaines de mètres après avoir quitté la rue qui bordait le temple, au milieu des modestes maisons, une petite fille s'est approchée. À première vue rien d'exceptionnel : nous avions l'habitude d'être soit une curiosité furtive soit un porte-monnaie ambulant ! Mais, je ne sais pourquoi, j'ai ressenti instantanément quelque chose de différent. Ce n'était pourtant pas le premier sourire qui brillait devant nos yeux de touristes. Mais quels yeux pétillants...
Sa grand-mère l'avait appelée pour qu'elle nous guide vers les grottes. Il y avait forcément un intérêt financier derrière tout ça mais les yeux de Bhuvanesvari semblaient dire autre chose. Était-elle vraiment animée d'une joie réelle de nous tenir compagnie ou avait-elle une extraordinaire capacité d'hypnotiser des touristes pourtant habitués aux diverses sollicitations des Indiens ? Aurélie est restée plus méfiante que moi dès le départ. Peut-être ai-je été trop naïf mais j'ai voulu croire en la sincérité du sourire de Bhuvanesvari, laisser de côté un instant ma vigilance et mes doutes, donner une chance à de vrais rapports humains entre locaux et étrangers de passage (chose difficile dans ce pays).
Bhuvanesvari a pris la main d'Aurélie, et l'a entraînée dans la pente. Plus tard, c'était dans ma main que se lovaient ses petits doigts et sa paume à la peau sèche. Tout au long du chemin, elle n'a cessé de nous sourire et d'ouvrir d'immenses yeux qui nous dévoraient du regard. Et elle a voulu aussi porter mon appareil photo, ce qui fut pour moins l'indice ultime du magnétisme que la fillette exerçait sur moi puisque j'ai de grandes réticences à confier mon appareil à quelqu'un... et pourtant je lui ai mis la sangle en bandoulière autour de son cou. Elle gravissait les marches à mes côtés, avec un air extraordinairement fier (surtout lorsqu'elle croisait d'autres Indiens de son quartier),
les mains posées avec grande précaution sur l'appareil pour le protéger, lui jetant parfois un petit coup d'œil comme pour admirer l'objet qu'elle avait le privilège de porter, me fixant ensuite dans le fond de mes yeux avec son sourire inaltérable.
À chaque étape du périple, elle semblait prendre un immense plaisir à nous montrer des détails, à nous mettre des fleurs dans les cheveux ou à apposer un tilak sur nos fronts... Et vint le moment où je lui ai laissé nous prendre en photo, puis donné quelques conseils (elle parlait un peu anglais).
Elle se montrait très attentive et curieuse, et faisait même preuve d'un étonnant sens du cadre pour une néophyte ! J'avais l'impression de la rendre heureuse, de lui permettre quelque chose dont elle n'aurait peut-être même pas osé rêver. Et mon imagination voyageait, je devinais chez elle monter une passion fulgurante pour la photographie, je lui inventais secrètement un avenir hors du commun, la comparant au personnage du film brésilien La Cité de Dieu, inspirée de l'histoire vraie d'un gamin des bidonvilles de Rio devenu photojournaliste. Bref, mon esprit divaguait, probablement, mais cette rencontre me paraissait de plus en plus forte et émouvante, et je m'attendrissait de plus en plus sur cette petite Indienne...
Mais la descente allait provoquer une lourde chute à cette histoire. Nous retrouvâmes son père, que nous avions rapidement croisé à l'aller. Il semblait ravi de voir sa fille s'épanouir et s'amuser avec nous. Il apparaissait comme quelqu'un d'accueillant, qui nous encourageait à suivre sa fille pour un thé dans sa petit maison.. mais cela cachait bel et bien un intérêt financier puisqu'il en vint à nous parler de supposés déboires de sa fragile maison (une grosse branche tombée sur le toit) et de son besoin de soutien, lui qui avait pourtant un téléphone portable flambant neuf. L
a méfiance d'Aurélie se confirmait donc. J'avais voulu ne pas y croire mais elle avait malheureusement raison. Affreusement raison.
Le père ordonna sa fille de nous conduire chez lui. Elle me repris la main dans la descente, jusqu'à la cour de son foyer. Son sourire était toujours là, mais devenu plus troublant que fascinant - cachait-il la joie de nous faire rentrer chez elle ou la satisfaction d'avoir réussi ce que son père et sa grand-mère lui avaient demandé de faire ? Arrivés devant la modeste demeure, nous coupâmes court à ce moment passé avec elle.
Aurélie lui donna quelques bonbons que nous avions dans nos poches (chose que nous n'avions d'ailleurs pas l'habitude de faire, justement pour ne pas encourager les comportements mendiants...). Le visage de Bhuvanesvari sembla se décomposer. Son sourire s'envola en une fraction de seconde, brisé. J'y voyais (et y vois encore) une immense déception. Mais de quelle nature ? Était-ce dû au fait qu'elle avait failli à sa mission et qu'elle redoutait la réaction de son père ? Ou était-ce parce que c'était, aussi pour elle, la fin d'une belle rencontre ? Où étaient la part d'illusion et la part de réel dans son visage et dans ce qui nous avait temporairement liés ?
J'ai toujours le cœur noué en repensant à elle. Doublement noué et troublé. Noué par le souvenir indélébile de ce sourire évaporé, et par ces yeux pétillants dont je n'arrive pas à savoir s'ils étaient sincères. Troublé par les questions que cet épisode a provoquées. Sommes-nous en droit d'être déçus, nous les touristes privilégiés ? Malgré l'exagération des propos alarmistes du père (je rappelle le portable...), n'est-ce pas légitime, dans la situation très modeste de sa famille, de réagir comme il l'a fait ? D'ailleurs, un mois après, il nous a envoyé un mail pour nous demander de lui envoyer de l'argent via Western Union ! Plus qu'un simple mail, c'était une feuille scannée, sans doute écrite par sa fille à sa demande. Définitivement perturbant...
15 avril 2009
NOS AMIS LES ANIMAUX...
Après une longue absence sur le blog, je me suis dit qu'un petit message sans prétention serait un bon moyen de me remettre petit à petit à l'alimentation de ce blog. Pour (re-)commencer donc, rien de tel que de vous conter modestement la suite de nous aventures avec les animaux, suite au cheval qui a renversé Aurélie dans une station de ski et au chien qui m'a mordu avant un match de football.
Pour notre deuxième voyage en Inde (qui commence déjà à dater, vu mon retard !), on a été servis... Le principal moment d'émotion reste un trajet en bateau dans les backwaters (des canaux qui sillonnent l'intérieur du Kerala, non loin du littoral), lors d'une belle soirée. Le soleil se couchait progressivement, nous offrant un paysage magnifique d'ombres et de silhouettes alors que les villageois se baignaient et se lavaient sur le rivage. Bref, tout semblait splendide et nous profitions de l'avant de notre embarcation de bois... quand arriva un premier cafard. Un seul nous aurait déjà suffit à nous dégoûter mais c'était sans compter sur ses amis qui semblaient surgir de toutes parts. "Ce n'est pas la petite qui va manger la grosse", dit-on généralement.
Certes, mais ces bêtes-là ont quelque chose d'irrémédiablement répugnant. J'avais beau me forcer à penser aux rares cafards de fiction sympathiques que je connaisse (celui qui accompagne Wall-E dans le film éponyme de Pixar, ou ceux qui chantent en chœur dans l'hilarant Bienvenue chez Joe, comédie trop méconnue), je ne parvenais pas à me réjouir de la présence de ces cafards-là. Le pire, c'est qu'ils commençait à grimper dans le sac d'Aurélie, ayant repéré un paquet de pain de mie pourtant hermétiquement fermé ! On a donc secoué le sac, laissé le paquet de pain de mie par terre à l'avant du bateau, en guise de rançon contre notre tranquilité, et on s'est réfugié quelques sièges plus loin. Quelques jours plus tard, un cousin de ces compagnons de voyage nous rendait visite dans une chambre d'hôtel où l'on avait déjà eu quelques problème de fourmilière sous un matelas...
Mais le plus original était à venir : dans une rue de l'ancien comptoir portugais de Fort-Cochin, nous avions eu l'agréable privilège d'assister plusieurs fois au charmant spectacle de l'évolution d'un cadavre de rat, qui se décharnait de plus en plus au fil des passages des véhicules. Jusqu'au jour où... un corbeau a eu la bonne idée d'emporter le pauvre animal dans son bec et de le lâcher quelques centaines de mètres plus loin aux pieds d'Aurélie, la manquant de peu !
Ailleurs, nous aurions plutôt souhaité les voir, les animaux, au lieu de les fuir. Mais, dans le parc naturel où on nous promettait d'apercevoir des éléphants si on était chanceux, on s'est contenté de visions lointaines de sangliers, singes et autres "écureuils géants" (qui nous paraissaient évidemment minuscules). Histoire de nous rattraper, nous avons par la suite visité un zoo, dans lequel il convient de noter qu'un rhinocéros nous a tourné le dos pour nous offrir la magnifique vue de son popotin en train d'uriner. Les animaux s'étaient donc sûrement passé le mot pour continuer de nous embêter à l'instar de leurs collègues ouzbeks.
25 janvier 2009
L'EMPIRE DES SENS ?
Non je ne vais pas vous parler du film dramatico-érotique de Nagisa Oshima mais bien de l'Inde, ce pays qui a attisé nos sens comme des braises ardentes. Car tous sont en éveil, parfois à l'extrême, dans cet État démesuré.
Premier d'entre les sens, celui que l'on excite le plus quand on part en voyage (du moins celui auquel on pense en premier), la vue en a plein elle-même au pays de Gandhi. Des couleurs à vous imprégner la cornée d'un arc-en-ciel perpétuel dont on ne se débarrasse pas si facilement après avoir quitté le pays. Une circulation à en faire tourbillonner les pupilles.
Des sourires et des regards à vous faire pleurer d'émotion. Des divinités psychédéliques à vous plonger dans un bain infini de mythes et autres histoires délirantes. Des hordes de pèlerins, en robes et chemises de rouges et or, qui vont et qui viennent autour des lieux de culte. Des visions anachroniques qui vous font perdre tout sens de l'époque où vous vivez. Et un appareil photo surchauffé qui clique et clique à tous les mètres, affolé par tant de clichés alléchants.
Mais la vue n'a pas le privilège d'être le seul sens à l'honneur. L'ouïe non plus ne sait pas où donner de la tête. D'abord harcelées par les moteurs, les klaxons et les rabatteurs en tout genre ("You need a taxi Madam? Where do you go?"), perturbées aussi par la concentration nécessaire pour comprendre les accents indiens ("Attends... il me parle en anglais ou en tamoul?!!"), les oreilles finissent par comprendre que ce brouhaha permanent est une expérience sensorielle et culturelle
fascinante. Elles s'imprègnent alors de cette atmosphère, cherchent à dépasser la capharnaüm sonore, furètent dans tous les coins pour déceler un bruit inédit. Parfois un "bruit qui pense" (définition de la musique selon Victor Hugo...), ou une simple cloche actionnée devant un temple. Parfois des rires d'enfants, ou un bêlement de chèvre en pleine ville. Parfois aussi un calme relatif, à l'intérieur d'un temple, en haut d'une colline, dans les rues nocturnes du vieux Pondicherry... Parfois aussi le doux son de cet océan qui porte le nom du pays.
Et que dire du goût ? Comment ne pas l'exposer à l'extrême dans un pays qui raffole tant des épices ? La langue brûle, la gorge aussi, les yeux en pleurent. L'aspect gustatif n'est pas toujours le plus satisfait mais les zygomatiques en sont toutes retournées, excitées par cette incapacité flagrante à supporter les coutumes gastronomiques locales ! Heureusement pour la langue, tout ne se limite pas aux épices insoutenables. Les papilles délaissent leur expérience de pompier volontaire
lorsqu'il s'agit de profiter de la saveur des fruits ou du délice des poissons et fruits de mer (choses que deux Ouzbeks d'adoption n'ont pas mangées depuis longtemps dans leur pays enclavé !). Et pourquoi se priverait-on d'une gastronomie hybride d'inspiration française quand on passe par l'ancien comptoir de Pondicherry ? Pour rien au monde évidemment...
Quatrième sur la liste, l'odorat vacille et oscille, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur dans les senteurs d'épices ou dans l'air iodée du littoral. Le pire dans les effluves d'égouts et d'ordure qui peuvent sauter au nez sans prévenir. Avec cette dérangeante constatation : la pauvreté se sent ! Elle se sent autant (sinon plus) qu'elle ne se voit, dans la crasse et la pollution, dans cette eau dégueulasse qui coule dans les centre-villes et où les plus pauvres se "lavent" !
Et puis il y a le toucher, dont le bilan est sans doute moins évident. Ce sens est pourtant lui aussi très sollicité, ne serait-ce que par les démangeaisons des moustiques. Mais ces bestioles ne sont pas les seules à mettre l'épiderme à contribution. Que dire des inombrables mendiant(e)s qui prennent les bras, caressent les épaules, effleurent les têtes, dans l'espoir de soutirer quelques roupies en
suscitant soit la compassion soit le dégoût provoqué par leur saleté, leurs blessures, leurs pustules... De façon plus agréable, la peau est à l'honneur lorsqu'un front est orné d'un tilak, ou lorsqu'une main vient se glisser dans une autre (j'y reviendrai...).
Pour beaucoup, l'Inde ne se limite pas aux 5 sens traditionnels. Elle est le pays des expériences mystiques et spirituelles en tout genre, entre yoga et dérives sectaires.
Peut-être est-ce nécessaire de trouver une manière de méditer pour ne pas sombrer dans la folie lorsqu'on vit ici parmi ces bruits et ces odeurs ? Toujours est-il que des millions d'êtres humains, indiens ou non, cherchent ici à repousser leurs limites, à chercher la voie d'un sixième sens, ou à satisfaire des délires ésotériques variés. Difficile de savoir où sont les limites de la folie. Si bien que la normalité n'a parfois plus aucun sens et que les sens perdent parfois leurs repères. Alors ? Plus aucun sens ou empire des sens ?
24 décembre 2008
JOYEUSES FÊTES DEPUIS PONDICHERRY !
Ce texte est tres court mais je ne pouvais passer a cote de cette occasion de souhaiter a tous un joyeux Noel depuis Pondicherry - et cela sans accent pour cause de clavier Qwerty... Cette ville est vraiment fascinante, tous nos sens sont en eveil, mon appareil photo est en surchauffe et nos porte-monnaie auraient bien envie d'etre sans fond.
Evidemment l apercu photographique sera pour plus tard. En attendant nous en profitons pleinement. Plus que pleinement meme puisque ce soir nous nous offrons une petite folie : un repas de Noel dans un resto franco-indien a 900 roupies (soit 17 euros environ, une vraie fortune quoi !). Et demain, je vais probablement arriver enfin a realiser ce reve de passer un Noel sous le soleil et sur une plage. Mais je croise quand meme les doigts parce que j'avais deja eu cette occasion une fois en Autralie et, comble de malchance, il avait fait un temps automnal, le Noel le plus froid depuis plus de 40 ans en Australie.
Bref, pour les details, vous attendrez un peu. Bises a tous et joyeux Noel !





















