SE MOUVOIR ET S’ÉMOUVOIR
S’il y a un art qui demande parfois
d’autres repères que les nôtres, c’est bien l’art de se déplacer. Lors de notre
arrivée à Tachkent, il n’était pas encore 6 h du matin lorsque nous avons
emprunté notre premier moyen de transport – la voiture de Nicolaï, un
jeune homme charmant, accueillant, serviable. Les rues étaient quasi désertes
mais nous sentions déjà quelques indices des habitudes sportives de conduite
dans le pays. La droite ou la gauche, peu importe, tant que ça double, c’est le
principal ! Pour conduire à Tachkent, il faut être le roi du slalom,
l’Alberto Tomba du bitume ! Les feux ? Il y a un feu orange qui
prévient que ça va être vert alors pourquoi attendre le vert pour faire ronfler
le moteur ? Les
piétons sont prévenus : déguerpissez, vite, ce
n’est bientôt plus votre tour ! Les enfants? Ils sont censés savoir courir si l'on en croit les panneaux! Un vieux qui traîne sur le bitume ?
On a l'impression d'assister à une sorte de ballet d’auto-tamponneuses qui jouent à s’éviter tout
en contournant une autre auto-tamponneuse qui n’aurait pas trouvé preneur. Côté
attraction, c’est le taxi qui fait souvent office de grand frisson. Que dis-je,
taxi ? Il y a bien quelques rares taxis homologués mais on se demande ce
qu’ils en tirent comme bénéfice. En guise de taxi, arrêtez (presque) n’importe
quelle voiture, proposez-leur la destination de votre choix et négociez avant
d’embarquer. On s’en tire pour quelques maigres milliers de soums pour un
trajet dans Tachkent (soit moins de 2 euros) mais pour un sacré lot d’émotions,
variable toutefois selon le courage du conducteur.
Pour redoubler de sensations, mieux vaut encore
quitter la capitale et s’engouffrer un peu dans les montagnes arides
environnantes. C’est ce que nous avons fait le week-end dernier pour aller à
Soukok, un charmant village en pisé où vit la chaleureuse famille d’Umid, notre
surveillant-bibliothécaire à l’école française*. Première étape, pas moins de 6
Français en vadrouille dans un mini-bus. Une façon conviviale et
relativement confortable de voyager aux côtés des locaux, de découvrir nos
premiers champs de coton et de passer les (nombreux) barrages de police sans
encombre. Les soums voyagent aussi, de main en main au sein du bus, chacun
s’arrangeant pour que les autres trouvent leur monnaie et que le compte final
soit bon. Puis vient la deuxième étape (ou plutôt la troisième puisqu’il a
fallu changer de mini-bus entre temps), celle du pas-tout-à-fait-taxi version
montagnarde ! Pas de feux, pas de larges boulevards, mais des virages et
des hauts de côte sans aucune visibilité. Vous croyez que ça effraie un Ouzbek
lorsqu’il s’abat sur un véhicule lent ? Que nenni ! Et ça déboîte, sans
clignotants évidemment (ils sont peut-être en option pour 8000 soums ?) et
sans le moindre frémissement de sourcil. Nos poils à nous se hérissent, nos
pupilles se dilatent, nos oreilles s’emplissent de techno locale… mais nous
passons. Et comme il faut bien s’habituer, nous reportons notre attention
ailleurs. Sur ces vaches
qu’on croise au bord de la route. Sur ce cavalier au
loin avec son troupeau. Sur ces lignes électriques qui s’en vont rejoindre
l’horizon dans ce nulle part poussiéreux. Sur ce camion bleu en panne que deux
compères réparent en moins de deux. Ou sur ce lapin rose qui pend à cet immense
rétroviseur central (on dirait du Cinémascope !) dans lequel on voit sans mal notre
groupe de 6 entassé sur les sièges – 2 à l’avant, 4 à l’arrière. Tout le trajet
revient à 1800 soums chacun. Même pas de quoi demander à un taxi parisien de
faire un créneau.
Au quotidien, nous nous passons de ce genre d’excitation. Et pour cause, nous passons la plupart de notre temps dans un triangle délimité par notre immeuble, le métro et l’école car il ne nous manque rien d’essentiel dans ce périmètre pourtant restreint où tout est à moins de 20 minutes à pied. Chaque matin en semaine, nous longeons les cabanes métalliques, les immeubles, les arbres, et traversons un petit parc où statues et engins de guerre rendent hommage à la gloire de l’armée nationale. Nous croisons régulièrement des militaires ou policiers donnant la main à leurs enfants sur le chemin de leur école. Le tableau est amusant mais pas toujours si contrasté lorsqu’on remarque qu’un enfant a une kalachnikov en plastique en bandoulière, comme pour dire « quand je serai grand, je ferai comme papa ». Il faut aussi éviter les voitures en traversant un immense boulevard au milieu duquel circule le tramway numéro 13.
Le tramway 13… Une façon assez originale de sillonner la ville. Quelques temps après notre arrivée, il nous fallait rejoindre l’ambassade française pour nous inscrire sur le registre des Français établis à l’étranger. Nous n’avions que de vagues indices pour y parvenir : « après l’église catholique, la ligne tournera à gauche et il faut descendre à l’arrêt suivant ». Il me semblait avoir aussi entendu parler d’un pont mais pas Aurélie. Et surtout pas de réelle indication sur la durée du trajet. Nous avons (mal) guetté églises et ponts, patiemment (ou presque) balancés par les cahotements de cette vieille carlingue qui suivait hardiment les rails tordus, amusés par le contrôleur qui descend aux bifurcations pour aiguiller lui-même l’engin avec une barre de fer. Après de multiples hésitations, alors que le tramway traversait un quartier relativement miteux où il eût été surprenant de trouver une ambassade, nous avons osé baragouiner quelques mots au chauffeur : « frantsouski pasolstva », ce qui sonnerait à peu près comme si on nous disait « langue française ambassade » ! Nous étions à quelques arrêts du bout de la ligne. Nous avons fait demi-tour. Finalement l’ambassade n’était pas si loin de chez nous mais ça met bien deux heures si on souhaite faire un détour par le terminus.
* Notre ami Stéphane a fait un récit de ce périple sur son blog